Le témoignage suivant est apparu en Néerlandais dans l’hebdomadaire “Katholiek Nieuwsblad” (=Journal Catholique) des Pays-Bas le 1 octobre 2015 dans le dossier “synode”. Il se trouve sur le site dans la partie “in België”: http://www.cn-da.org/belgique-belgie/in-belgie/553-gescheiden-maar-toch.html

Le journaliste Jan Peeters est venu me voir chez moi deux semaines plus tôt et m’a interviewé pendant deux heures. Après il en a fait le texte suivant, avec mon accord.

jeanine1Jeanine Gilis: “Le premier but du mariage est de se sanctifier mutuellement. On n’entend pas cela dans la préparation du mariage.”   

La flamande Jeanine Gilis (63) est divorcée depuis trente ans, mais elle se considère comme toujours mariée. KN trouve une femme éveillée assurée, sans aucune trace d’amertume, de tristesse ou de vaine espérance.

Jan Peeters

Après huit ans elle a vu son mariage s’aboutir à un échec en 1985. Du comment et du pourquoi, elle ne veut pas s’étendre “par respect de mon mari”.  Ce divorce a engendré “un approfondissement puissant de ma foi”, nous raconte-t-elle dans son appartement juste au sud d’Anvers. “La crise dans notre mariage a fait que j’ai vraiment commencé à prier et à chercher Dieu, et encore davantage après le divorce.”

Pas d’échec

A cette époque elle se sentait perdue à l’intérieur de l’Eglise. Elle ne trouvait rien qui puisse lui reconduire sur le chemin certain de la foi et qui corresponde à son intuition de continuer toute seule. On lui disait de ne pas trop prendre tout au sérieux. “La première chose qu’un prêtre me disait, était: 'Tu vas encore rencontrer quelqu’un”.   Après dix ans de divorce en 1995, elle a entendu un enseignement de mgr.Léonard – à l’époque l’évêque de Namur – dans lequel il s’adressait aux divorcés non-remariés. “Ce qu’il disait, me touchait au fond du coeur: qu’il ne faut jamais considérer sa vie comme un échec sans issue. Que, au contraire, cela puisse être un tremplin vers quelque chose de fort meilleur. Tout de suite je savais: ça y est! c’est ce qu’il me faut.’ Mais il faut que quelqu’un l’exprime et te soutienne.”

Le trésor dans le champ

Par Mgr.Léonard, Jeanine a découvert la Communion Notre-Dame de l’Alliance en 2000, une association pour des personnes séparées, divorcées fidèles en France et en la partie francophone de Belgique.  Un monde nouveau s’est ouvert pour elle.
”A vue humaine ce choix de rester fidèle est impossible. Mais Jésus lui-même dit que rien n’est impossible à Dieu.  C’est ce qu’il faut découvrir pas à pas. C’est le trésor caché dans le champ de l’évangile.  Il faut aller le rechercher. Et si l’on l’a trouvé, on voudrait le crier des toits.”

Non plus la bienvenue

Quel contraste avec ce qu’elle avait éprouvé dans son propre diocèse d’Anvers. “Aux journées de rencontre pour des personnes divorcées, organisées par la pastorale familiale, on était plutôt dirigé vers une nouvelle relation.  Je ne me sentais pas bien là. La plupart des participants avaient déjà une nouvelle relation et semblaient en chercher une affirmation.”
Gilis n’y était plus la bienvenue: en parlant de ce qu’elle vivait et croyait, elle porterait un jugement sur les autres. “Je ne juge personne, mais je veux montrer qu’il y a un autre chemin, celui de la foi. Je comprends qu’on fasse d’autres choix. Chaque personne aspire ardemment à être aimée.”

Grâce sur grâce

La demande d’une déclaration de nullité s’est échouée après une année par cause de manque de témoins. “On voudrait néanmoins déclarer notre mariage nul, si je déclarais que moi-même je n’étais “pas mûre” à l’époque. Alors la cause aurait été mon immaturité. J’ai refusé. Ce serait un mensonge. Cela me répugnait qu’on voudrait aller aussi loin pour me donner une déclaration de nullité à tout prix. J’ai arrêté tout le procès. J’étais en recherche de la vérité et je suis toujours convaincue que notre mariage est valide. Depuis cette décision je n’ai reçu que grâce sur grâce.”

Vraie conversion

Comment peut-elle expliquer cela? “Quand la crise a éclaté, je voudrais que j’avais une foi profonde. J’étais catholique et je fréquentais l’église. Cela en faisait partie.  Education catholique, université catholique, j’étais prof dans l’enseignement catholique. Mais après notre mariage, on a commencé à beaucoup moins fréquenter l’église. Et après quelques années j’ai découvert qu’il y avait quelque chose qui n’allait plus.”
Elle commençait à prier du coeur et à vivre “une vraie conversion”. Un père jésuite, faisant médiation conjugale, lui a accompagnée quelques années. Ce qui lui a rendue capable de se séparer “en honneur et en conscience” “pour de bonnes raisons” et “avec consentement mutuel”.

Suivre Jésus jusqu’au bout

Que ses prières ardentes ne soient pas exaucées, est selon elle lié au sort de Jésus. “On sait comment tout s’est abouti pour Lui. On ne peut pas être croyant tant que tout va bien”, dit-elle.
“Depuis que j’ai compris qu’il faut Le suivre jusqu’au bout, ma relation avec Jésus s’est établie irréversiblement. Il nous demande de prendre notre croix et de la porter. Après Lui et avec Lui. C’est Lui qui la porte.”

Aboutir à Dieu  

Après beaucoup de prières et de retraites, elle est convaincue que ”c’est ma vocation”. “Si on attend cela des homélies du dimanche à la paroisse on n’ arrive pas là. Ce n’est pas une reproche. C’est une constatation.”
“J’ai toujours recherché les profondeurs. Et alors on aboutit à Dieu. A la vérité. Je ne dis pas que je l’ai infuse, mais j’ai parcouru un chemin qui me rend heureuse.
Ce n’était pas facile, mais j’ai toujours su que Lui Il est là. Aux moments difficiles, où j’ai crié au secours, il se passait toujours quelque chose pour m’encourager et me sentir davantage aimée de Lui.”

Plus heureuse? Mais le bonheur était pourtant le sauvetage de son mariage?  

 “Mais je suis mariée! Il y en a qui nous voient comme des ‘ratés’ qui restent seul(e)s contre leur gré, parce que l’Eglise nous y contraigne. Mais je ne suis pas pitoyable! Je me considère comme mariée jusqu’au bout. Par ailleurs, je parle toujours de ‘mon mari’ et je prie pour lui tous les jours.
Je n’en serais pas capable si je n’avais pas vécu cette conversion. On croit que le but du mariage est de se rendre mutuellement heureux et d’être fertile. Mais le but premier du mariage sacramentelle est de se sanctifier mutuellement! On n’entend pas cela dans la préparation du mariage ni dans la pastorale familiale. Cela veut dire: faire l’autre se rapprocher de Dieu. Or, par tout ce qui s’est passé, mon mari a fait en sorte que je me suis rapprochée de Dieu. Je dois ma sanctification donc à lui. Même à son insu. Grâce à cette sanctification, je prie pour lui, et alors lui aussi soit sanctifié. Tout cela parce que l’alliance conjugale et sacramentel est indissoluble, même après un divorce civile! C’est époustouflant, n’est-ce pas?”
“Un jour il découvrira…”, dit-elle à voix voilée. “Si on s’en rend compte, on ne va pas abandonner un tel projet pour autre chose?”

Soutien d’amis

“J’ai la joie de connaître des amis, hommes et femmes dans la “Communion Notre-Dame de l’Alliance”, avec qui je peux partager tout cela.  Ce sont des amitiés précieuses.” Mixtes alors, il n’y a pas de danger? “Au contraire, c’est une grande richesse.  Ce sont tous des hommes et des femmes qui ont fait le même choix spirituel. Je me sens bien en sécurité là. Dans les quinze ans que j’appartiens à la  “Communion”, je n’ai jamais entendu qu’une nouvelle relation s’est établie. Parfois quelqu’un s’en aille parce qu’il a commencé une relation avec une personne hors de la Communion. Mais entre nous? Non.”   

Quel est le secret? “La foi partagée. Si un homme me confie que son épouse s’est remariée civilement, humainement parlé il est impossible qu’elle va jamais rentrer chez lui. Surtout si entretemps elle a des enfants avec lui. Lui rester fidèle alors est très dûr, cela lui fait mal. Mais par la foi partagée, il peut découvrir la joie de continuer à confier son épouse à Dieu, pour qu’elle soit sanctifiée malgré et grâce à tout. Je comprends. Et les difficultés à croire cela, surtout au début du chemin.  Mais c’est incroyable comment on peut s’entraider à progresser dans la foi. Quelle force et quelle richesse!”

Oui, elle aussi, il lui est arrivé de douter des moments, quand un homme gentil s’est présenté. “Même deux fois. Mais maintenant, ce sont des amitiés précieuses.”

Impossible à vue humaine

“Je connais des prêtres qui nous sont reconnaissants, parce que notre témoignage leur fortifie dans leur célibat.  Mais si un prêtre au contraire me dit qu’il comprend le besoin d’une nouvelle relation, parce que ‘il est impossible de rester seul”, alors je me demande comment lui, il vit son célibat.”
“Si le cardinal Kasper dit maintenant que la plupart des catholiques ne sont pas capables à surmonter la médiocrité, je me dis: ‘alors ça! Jésus nous demande même d’être parfait!’ A vue humaine impossible, mais avec la grâce tout est possible.  Mais il faut le découvrir progressivement, pas à pas.”  

Vraiment aimée

“Ce que je raconte ici rapidement, j’en ai fait trente ans. Il faut du temps et de la maturation. Et entretemps chaque homme à un désir profond de se savoir aimé. Surtout après l’échec de son mariage. Mais moi je me sens vraiment aimée par Dieu. C’est un amour auquel on ne peut pas renoncer. Il n’y a aucun homme, aussi aimable et gentil soit-il,  qui peut remplacer ce que je partage avec le Seigneur. Ce sont des vécus que je ne puisse partager à fond, qu’avec les amis de la Communion.”
Est-ce qu’elle espère que son mari revienne?
“Au début chacun vit de cet espérance.  C’est très humain. Alors on voit les premières déceptions quand le conjoint a quelqu’un d’autre et se remarie. Ou, pire encore, qu’une femme apprend par les enfants que ‘un ami prêtre’ a fait une bénédiction ‘privée’ sur les nouveaux-mariés, même dans une église. A son insu. On ne lui a demandé de rien. D’abord elle s’est sentie abandonnée par son mari et puis après par son Eglise: par des prêtres qui veulent une sorte d’amnestie générale pour ‘ceux qui ont besoin d’une nouvelle relation.’
Et alors comment pour ceux qui sont restés fidèles et qui continuent à prier pour le conjoint qui a ruiné leur mariage? Ils ne sont pas entendus, encore moins au Synode. Ils n’ont pas été invités”, affirme Gilis.

Grâce sans faille

“Le sacrement de mariage ne s’arrête pas avec une séparation ou un divorce. C’est pareille pour la grâce du sacrement du baptême: elle ne se tarit pas quand je ne crois plus ou même si je me laisse ‘débaptiser’ ou rayer du registre de baptême. La grâce continue toujours à couler, mais si je ne me branche plus à ce courant, parce que je n’y crois plus, alors plus rien ne puisse se passer.
De même pour la grâce du sacrement de mariage: la grâce sans faille continue à couler, mais si à cause du divorce on n’y croit plus, alors plus rien ne puisse se passer. Mais si au contraire, je continue à me brancher à cette source, la grâce ne fera pas défaut. C’est cela mon témoignage.
Mais si maintenant, même les cardinaux disent que la médiocrité suffit, et qu’ils veulent couper les chemins vers la grâce sans faille, il faut que les laïcs le disent eux-mêmes.  Je pense que ce temps est arrivé.”

Jeanine Gilis (Belgique)