Imprimer
ABPeu à peu « notre livre » prenait de l’épaisseur, au sens propre et au sens figuré. Les enseignements oraux du 25° anniversaire étaient transcrits et remis en forme plus littéraire, travail discret mais important de quelques frères et sœurs, Les témoignages des uns et des autres, une fois mis en ordre et en tête du livre, lui donnaient un poids de vie et de vérité : c’était autre chose qu’une discussion stérile entre opinions mouvantes et contradictoires. Tout cela complété en finale par quelques informations et orientations pratiques qui nous avaient paru nécessaires. Restait une question. Question difficile, car il ne faut pas trahir le contenu du livre, et question importante, car il faut éveiller l’intérêt du lecteur potentiel : quel titre donner à cet ouvrage ? Cette question revenait régulièrement dans nos échanges par courrier électronique ou par conférence Skype, aussi bien entre nous (Claire, Chantal et moi, le trio chargé de conduire le projet) qu’avec les modérateurs. Aucune proposition ne nous satisfaisait. Jusqu’au jour où s’est imposé le titre : Séparés divorcés à cœur ouvert. Comme dans toute intuition géniale (je veux dire inspirée), c’est seulement après coup que l’on mesure sa pertinence. Plus tard tu comprendras (Jean 13,7).

Sur le moment, je n’ai vu que le sens courant, immédiat : voilà des gens qui parlent à cœur ouvert. Et c’est déjà très beau. Prendre la parole quand l’interlocuteur privilégié vous réduit au silence par son absence. Donner la parole à ceux qui dans la société et parfois dans l’Église sont inentendus parce que leurs choix sont inattendus. Oui, il fallait écrire ce livre !

Mais ce n’est pas seulement pour parler qu’on ouvre son cœur. C’est aussi, et d’abord sans doute, la condition pour entendre, pour accueillir. N’est-ce pas un des charismes remarquables de la Communion Notre-Dame de l'Alliance : être un lieu d’écoute et de partage, de présence et de vraie fraternité ? En tout cas, je peux le dire après sept ans de compagnonnage avec vous, vous m’avez ouvert votre cœur et vous avez un peu plus ouvert le mien. Cette « ouverture » est un don de Dieu, inscrit dans les origines de la Communion et dans son histoire, et nous pouvons en rendre grâce. Mais un don est aussi une vocation, et vous devez y répondre de plus en plus, de mieux en mieux. Comment aller davantage à la rencontre de tous ceux qui attendent qu’une porte s’ouvre dans leur solitude ? Comme je l’ai suggéré à la fin de la retraite du Puy, je me demande s’il ne faudrait pas multiplier les rencontres d’amitié au plus proche des personnes. Être sur le terrain ! Historiquement, d’une façon générale, la Communion a privilégié les démarches coûteuses (en temps, en argent et en engagement) – démarches vitales qu’il ne faut certainement pas abandonner. Mais peut-on s’en contenter ? La CNDA manque de visibilité, de présence, de proximité. Un effort est fait depuis quelques années pour participer aux instances et aux propositions de la Pastorale familiale dans les diocèses. Cela aussi est une bonne chose, et les évêques que vous rencontrez vous y encouragent. Mais il ne faut pas surestimer l’impact réel d’une action de type institutionnel. Les institutions peuvent gérer la vie. Elles ne créent pas la vie. Il faut donc vivre. Aller à la rencontre des « gens », au cœur des communautés chrétiennes et aussi à leurs marges. Alors que jusqu’à présent les rencontres de voisinage sont comprises comme une sorte de complément occasionnel, elles devraient peut-être devenir la « base » de la proposition CNDA. De telles rencontres ne seraient pas d’abord pour vous, qui êtes déjà en chemin, elles ne chercheraient pas à répondre en priorité à vos attentes et à vos besoins. Elles seraient pour les autres : ceux et celles qui sont au bord du chemin, à la case départ, et qui ont besoin de vous, de votre amitié, de votre témoignage, de votre espérance. Des rencontres de compassion et de mission. Ainsi ils pourront découvrir qu’ils ne sont pas seuls sur un chemin de fidélité et que ce chemin est aimable.

Le cœur ouvert, cela signifie pour moi encore autre chose. À la fin de mon mandat auprès de vous, c’est cela que je veux garder, comme un trésor, comme Marie qui gardait ces choses et les méditait dans son cœur. C’est ce que j’ai compris de l’appel de Dieu sur vous et de votre réponse à cet appel. C’est ce que je voudrais continuer de faire entendre et de servir d’une manière ou d’une autre. C’est ce que j’ai essayé de traduire dans mon livre, qui vous doit tant. C’est devenu pour moi une vérité lumineuse : Ne pas se remarier après un divorce, c’est garder le cœur ouvert. Non pas d’abord au sens où l’on attendrait le retour du conjoint prodigue. L’important n’est pas qu’il retombe un jour dans tes bras, mais qu’il tombe dans les bras de Dieu ! Non, l’ouverture est autre chose que l’attente. L’attente a toujours un objet déterminé, souvent imaginaire d’ailleurs. L’ouverture authentique est sans rivages, sans contours particuliers. Elle est le champ du possible. Et même de l’impossible. Après une déception, une rupture, un effondrement, la tentation est de fermer son cœur : s’endurcir pour ne pas souffrir. La tentation inverse est de vite remplir son cœur d’un autre amour, pour masquer la blessure, pour échapper au manque. On dit que la nature a horreur du vide. La grâce, elle, n’en a pas peur. Au contraire : la prière, l’espérance, la vraie charité ont besoin de ces espaces libres, de ces ouvertures, de ces passages. N’est-ce pas ce que j’ai moi-même à vivre, si le célibat du prêtre est autre chose qu’un règlement du Droit canonique ou une coutume pieuse et plus ou moins anachronique de l’Église latine ? Certes, nous n’avons ni le même appel ni la même mission. Mais nous sommes tous disciples de l’Agneau : l'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il en sortit aussitôt du sang et de l'eau (Jean 19,34). Si le Seigneur permet et parfois demande de grands sacrifices, c’est parce qu’ils deviennent la source de plus grandes fécondités. D’abord intérieures : nous devenons autres, c'est-à-dire davantage nous-mêmes. Et de proche en proche nous devenons témoins et peut-être instruments – même sans le savoir – de mystérieuses naissances et renaissances.

Merci à vous, frères et sœurs d’une Communion qui ne cesse pas. Que Notre-Dame de l’Alliance nous garde tous dans son cœur, qui jamais ne se ferme. De tout cœur, je demande à Dieu de vous bénir, chacun et chacune.