Imprimer

Cette année consacrée à saint Paul est l’occasion de nous émerveiller devant cet homme, ou plutôt devant la grâce agissant en lui (1 Corinthiens 15,10). Il est le converti, qui a été « saisi par le Christ » sur le chemin de Damas et qui désormais « oubliant ce qui est derrière lui, tendu vers ce qui est en avant » poursuit sa course pour le saisir à son tour (Éphésiens 3,12-14). L’apôtre toujours sur les routes, toujours plus loin, pour qui l’annonce de l’Évangile n’est pas un titre de gloire mais un impératif indiscutable et une urgence de la charité ( 1 Corinthiens 9,16 ; 2 Corinthiens 5,14). Le pasteur tout à tous (1 Corinthiens 9,22), unissant tendresse maternelle, autorité paternelle, affection fraternelle (1 Thessaloniciens 2,7 ; 2 Corinthiens 10,4-6 ; Philippiens 1,8) – avec en prime quelques magnifiques colères. Le martyr qui, à la liste impressionnante des coups et blessures qu’il a reçus pour le Christ (2 Corinthiens 11,23-28), ajoutera l’ultime témoignage, sa mort d’un coup de glaive à Tre Fontane, dans les faubourgs de Rome.

Certains le voient comme un hypersensible, capables des épanchements les plus tendres comme des réactions les plus violentes. Aux Philippiens il dit avec quelle tendresse il les porte dans son cœur (1,7-8) eux qui ont le privilège rare de soutenir financièrement l’apôtre (4,15-19). Aux Corinthiens il fait des reproches douloureux et même amers (12,11-17). Quant aux Galates, ce sont à la fois des fous et des enfants chéris, qui lui rendent bien cette affection puisqu’ils seraient prêts à s’arracher les yeux pour lui (3,1 ; 4,15). Personnellement, je pense que Paul est un passionné plus qu’un émotif. Un homme de cœur. Il prend à cœur l’annonce de l’Évangile et la naissance des communautés. Il y a quelque chose de nuptial dans son engagement – c’est pourquoi il n’est pas marié. Il vit en même temps une paternité et même une maternité (Galates 4,19), dont l’enjeu est en quelque sorte de faire naître le Christ, l’homme nouveau, dans les cœurs. Peut-on donner cette vie sans donner sa vie ?

Tout cela est connu. Il y a un autre trait marquant de sa personnalité et de son histoire qui est moins souvent commenté. Le grand Apôtre est un homme au cœur blessé, d’une blessure profonde, inguérissable ici-bas. Lui qui est si conscient et si fier de faire partie du peuple d’Israël, on pourrait même dire de l’élite de ce peuple, il fait l’amère expérience d’être rejeté par ses frères. Pourtant il est Hébreu, fils d’Hébreux, de la tribu de Benjamin (celle du roi dont il porte le nom), circoncis le huitième jour (un signe de haute fidélité familiale), plein de zèle pour la Torah, d’une fidélité exemplaire (Éphésiens 3,4-6). Mais il a découvert un trésor qui dépasse toutes les richesses antérieures : le fait de connaître Jésus Christ et plus encore d’être connu de lui. Sa grande souffrance c’est que ses frères juifs ne le suivent pas sur le chemin du Christ. Bien au contraire, à part quelques exceptions notables (Priscille et Aquilas, Apollos, la famille de Timothée), ils font tout ce qu’ils peuvent pour le contrer. On comprendrait que Paul, devant cette hostilité, les traite lui-même comme des ennemis, les renie, les fuie. Mais non. Chaque fois qu’il arrive dans une ville, dès le premier sabbat, il se rend à la synagogue pour retrouver ses frères de sang et de foi. La richesse qu’il a reçue du Christ, il voudrait la partager avec ses plus proches. Mais plus il cherche le partage, la rencontre, la communion, plus il provoque l’hostilité, qui va jusqu’à la haine, jusqu’à des tentatives d’assassinat.

Voilà donc un homme qui a épousé profondément sa nation, sa culture, son histoire et qui vit concrètement une situation de divorce irrémédiable. Cela produit en lui toutes sortes de sentiments dont on retrouve l’écho dans ses lettres. Il y a bien sûr la douleur. Paul ne reste pas de marbre – même s’il a été formé dans sa jeunesse (comme on peut le supposer) à l’école du stoïcisme, philosophie très présente dans la ville universitaire de Tarse. Il ne craint pas d’avouer sa souffrance, en particulier dans la lettre aux Romains (9,2) : « J’éprouve une grande tristesse et une douleur incessante en mon cœur. » Mais il n’en fait pas une affaire personnelle. C’est un combat de la foi. « Nombreux sont en effet les esprits rebelles, les vains discoureurs, les séducteurs, surtout chez les circoncis. Il faut leur fermer la bouche ; ces gens-là bouleversent des familles entières, enseignant pour de scandaleux profits ce qui ne se doit pas… Aussi reprends-les vertement, pour qu'ils conservent une foi saine, sans prêter attention à des fables juives et aux prescriptions de gens qui tournent le dos à la vérité (Tite 1,10-14).

Sa déception peut aller jusqu’à la révolte, avec des expressions violentes : « Ces gens-là ont mis à mort Jésus le Seigneur et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour leur salut, mettant ainsi en tout temps le comble à leur péché; et elle est tombée sur eux, la colère, pour en finir » (1 Thessaloniciens 2,14-16).

Cela reste pour lui une question lancinante : que vont-ils devenir ? Et une écharde dans la chair : image parlante d’une blessure qui demeure, à laquelle on s’habitue, mais qu’un rien peut réveiller. À force d’y penser – et de prier sans doute – il acceptera peu à peu son impuissance. Il aurait tellement voulu les convertir. Mais sur ce point comme sur d’autres, il comprend peu à peu que c’est dans sa faiblesse que se déploie la puissance de Dieu (2 Corinthiens 12,9-10). Il va se décentrer de ce combat, qui risque de le ramener sans cesse vers le passé, vers son passé, alors qu’il n’a qu’un but : « tourné vers l’avenir, saisir le Christ » (Philippiens 3,13-14). Il comprend que c’est la diffusion de l’Évangile, la fécondité de l’Évangile, qui sera finalement le signe capable de toucher Israël. Ce Peuple qui a reçu l’Alliance et les Promesses de Dieu, cet ennemi bien-aimé, renoncera un jour à la jalousie destructrice et séparatrice. Il entrera à la fin dans une « jalousie » positive, avec le désir d’avoir part à son tour à la bénédiction dont « les autres » (les païens) ont hérité (Romains 11,13-29).

(méditation commencée lors de la première récollection en flamand à Bonheiden)