Enseignements

Troisième temps : les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13 à 33) 

ens 336 emmaucc88s arcabasTout d’abord, la scène est construite comme une eucharistie : l’accueil, la liturgie de la parole, la liturgie eucharistique et l’envoi. Le texte nous dit que nous rencontrons Jésus ressuscité à chaque eucharistie, quand nous écoutons la proclamation solennelle de sa parole et recevons son corps partagé. Pour ce qui nous occupe, l’eucharistie est donc le sommet de l’écoute et de la communion. En effet, c’est l’Église qui d’abord écoute Jésus, nous ne pouvons l’écouter que dans la mesure où nous sommes en communion avec elle. Celle -ci est suprêmement rassemblée à l’eucharistie, où la parole de Jésus est solennellement proclamée pour s’offrir tout spécialement à l’écoute, qui conduit à l’eucharistie, source et sommet de la communion. 

Les disciples d’Emmaüs ne reconnaissent pas Jésus, ce qui s’explique sans peine : ils l’ont vu mort, ils n’ont pas un instant l’idée de le revoir vivant, et leurs cerveaux s’interdisent de le reconnaître. Peut-être ont-ils songé que cet inconnu ressemblait à Jésus. Pour nous, le point capital est que Jésus peut nous parler même quand nous n’attendons plus rien de lui. Nous retrouvons le fait que l’initiative vient toujours de lui. Il donne, heureusement, plus que nous demandons, plus que nous attendons. Qui plus est, les pèlerins d’Emmaüs sont littéralement en train de se perdre. Ils ont quitté Jérusalem, la cité de Dieu, la ville du salut, pour partir vers une bourgade dont on n’a jamais retrouvé la trace avec certitude. Cet égarement géographique est symbolique de leur égarement spirituel : ils ont perdu l’espérance dans le salut que Jésus promettait. Mais Jésus est capable de nous rejoindre même quand nous nous perdons. Nous ne sommes jamais assez loin de lui pour qu’il renonce à partir à notre recherche, nous ne nous perdons jamais assez pour qu’il renonce à cheminer avec nous. 

Les disciples reconnaissent Jésus lors d’une eucharistie. Il faut rencontrer Jésus ressuscité dans son eucharistie pour le connaître vraiment. Nous n’avons pas à envier ceux qui l’ont connu sur les routes de Galilée car la connaissance que nous avons de lui dans l’eucharistie est supérieure. 

Nous pouvons nous identifier aux pèlerins d’Emmaüs. Nous en savons plus qu’eux sur Jésus, nous savons qu’il est vraiment ressuscité et qu’il est présent vivant dans son eucharistie. Mais nous ne connaissons jamais assez Jésus. Notre péché le voile toujours en partie. Mais surtout, parce qu’il est Dieu, Jésus est toujours plus grand que tout ce que nous en proclamons de vrai. Au long de son histoire, l’Église ne cesse d’affiner et compléter ce qu’elle dit de Jésus parce qu’aucun discours humain ne le contient jamais. C’est bien pour cela que la liturgie nous fait toujours réécouter l’évangile : nous n’avons jamais fini d’écouter Jésus, ce qu’il nous dit est toujours plus grand que ce que nous en avons saisi. Il faut même aller plus loin. C’est le sens de la fin de l’évangile de Jean : « Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait ». Ainsi, il est vrai que nous avons toujours besoin d’écouter Jésus pour le connaître davantage et mieux le reconnaître présent et agissant dans nos vies. 

Vous pouvez vous identifier encore plus précisément aux disciples d’Emmaüs : ils viennent de vivre la plus terrible des séparations, ils ont vu mort celui qu’ils aimaient, Jésus, et leur espérance est tombée en ruines. Jésus leur apparaît, marche avec eux et leur parle pour leur rendre l’espérance. Le lien tissé avec Jésus n’est pas rompu, il est toujours vivant et il va continuer à porter du fruit pour eux et pour le monde. 

« Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël ». Les disciples avaient une fausse attente sur Jésus. Il vient bien délivrer Israël, mais selon l’Esprit et pas à la manière de ce monde. Jésus ouvre leur cœur à une attente correcte. Nous passons tous par là. Il faut que notre premier projet meure pour que se fasse la volonté du Seigneur. Ainsi, votre projet d’un couple normal et harmonieux n’a pas abouti mais il faut accepter le chemin par lequel Jésus vous fait passer et croire qu’il va vous délivrer sur ce chemin-là. 

Vous pouvez vous arrêter à contempler le temps que Jésus passe avec ces deux disciples. Il ne considère pas comme une perte de passer un temps très long avec eux pour se faire reconnaître d’eux et les remettre sur le chemin de Jérusalem. Jésus n’a pas le sentiment de perdre son temps avec nous. Il aime cette proximité. Mais nous, lui laissons-nous ce temps de proximité avec nous ? 

Dans ce passage, Jésus commence par écouter les disciples. Il n’a pas besoin d’être informé de ce qu’il s’est passé à Jérusalem. Mais il sait que les disciples ont besoin de parler. Choqués par les événements, ils ont besoin de les raconter. Jésus les laisse faire et les écoute respectueusement. De même, Jésus écoute nos prières. Il n’en a pas besoin pour savoir de quoi nous manquons, mais il sait que nous, nous en avons besoin pour nous réconforter. Ne craignons pas d’importuner Jésus avec nos prières et nos demandes. Nous pouvons même, si le cœur nous en dit, lui raconter banalement notre journée. Derechef, il n’en pas besoin pour la connaître mais il sait que nous, nous en avons besoin. Par- dessus tout, il y a quelque chose de l’ordre de la gratuité dans ce temps que prend Jésus. Il aime être là avec ses disciples, point. 

ens 336 1 1« Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait ». De nouveau, il faut écouter le mystère du Christ, le mystère de l’incarnation qui culmine dans le mystère pascal. Ce texte ajoute une dimension essentielle : il faut écouter le mystère du Christ aussi dans l’Ancien Testament. La tentation existe dans l’histoire de l’Église de le laisser tomber et de se contenter du Nouveau Testament. Elle est contraire à la foi chrétienne. Jésus est venu accomplir les prophéties et Il s’en vante : « c’est de moi que Moïse a écrit », « Abraham exulta à la pensée qu’il verrait mon jour », « je ne suis pas venu abolir mais accomplir ». Adorer
Jésus suppose donc de vénérer l’Ancien Testament. Cela vaut aussi pour le peuple juif qui, aujourd’hui, continue à vivre de l’alliance avec Moïse, de la Torah. Il la rend vivante au milieu de nous. Le respect que nous devons à l’Ancien Testament doit s’élargir au peuple juif d’aujourd’hui. L’antisémitisme chrétien est un blasphème contre Jésus, roi des Juifs. Mais inversement, il faut écouter l’Ancien Testament pour y trouver l’annonce du mystère pascal. C’est toujours à la lumière du Christ que le chrétien le lit, comme annonce et préparation de la venue du Christ. Je ne saurais trop vous conseiller de lire l’Ancien Testament, spécialement la Genèse, l’Exode, les livres de Samuel et le prophète Isaïe qui sont les principaux lieux d’annonce de la venue de Jésus. 

« Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Voilà la leçon que Jésus tire de l’Ancien Testament. Il nous faut d’abord l’entendre de sa passion. Il a fallu que Jésus meure pour moi. Il n’est pas mort pour une foule anonyme où chacun est interchangeable, il est mort pour moi. Il le fallait à cause de mes péchés, il le fallait à cause de son amour pour moi. Sans doute devons-nous méditer sur cette nécessité. Mais cela est vrai aussi des croix par lesquelles nous passons. Il fallait que votre couple passe par la croix pour vous conduire, avec votre famille, à la résurrection. Ce "il fallait" est mystérieux et sans doute difficile à accepter mais nous devons demander la grâce d’y croire. 

ens 336 1 2La longue homélie que Jésus a faite aux pèlerins d’Emmaüs nous est rapportée en une unique phrase. Nous n’en avons aucun détail. Pourtant, si nous possédions cette homélie in extenso, cela nous dispen- serait, nous prêtres, de prêcher, nous n’aurions plus qu’à la répéter. Mais justement, saint Luc nous dit que si nous voulons savoir ce que Jésus a dit ce jour-là aux pèlerins, il nous faut aller écouter l’Église. C’est à la messe, quand l’Église est réunie pour proclamer l’évangile, que nous entendons Jésus commenter les Écritures. Encore une fois, écouter Jésus suppose 

d’être en communion avec l’Église et de l’écouter précisément. Lorsqu’elle annonce Jésus, c’est vraiment Jésus qui parle. Encore une fois, nous n’avons pas à être nostalgiques de ceux qui ont écouté Jésus leur parler face à face, nous l’entendons vraiment dans son Église. 

Si Jésus a pris le temps de longuement écouter les disciples, ceux-ci le lui rendent bien. Ils écoutent, en silence, Jésus leur interpréter les Écritures. « Esprits sans intelligence, comme votre cœur est lent à croire ». Il nous faut écouter Jésus pour obtenir l’intelligence des Écritures et grandir dans la foi. Nous avons beaucoup de choses à entendre du Christ à son propre sujet. Nous n’aurons jamais fini de l’écouter nous parler de lui-même, nous approfondir son incarnation et son mystère pascal. Il faut prendre les moyens de cette écoute. La messe, redisons- le, est le premier lieu de cette écoute, le plus solennel. Mais vous pouvez aussi prendre quotidiennement un temps de prière silencieuse pour écouter Jésus vous parler de son propre mystère. Ceux qui en ont le temps peuvent aussi s’inscrire à un cours de théologie ou d’approfondissement de la foi pour découvrir abondamment tout ce que l’Église a dit de Jésus. 

Dans ce texte, l’écoute de Jésus débouche directement sur la communion au sens le plus plein : les disciples partagent le pain eucharistique avec Jésus. L’Église a toujours associé l’eucharistie à la proclamation des Écritures et, depuis Vatican II, le lien entre les autres sacrements et l’Écriture est mieux mis en lumière. Ce texte nous dit pourquoi : entendre Jésus a rendu le cœur des disciples tout brûlant, donc aptes à entrer en communion avec lui. Si la communion est le fruit normal de l’écoute, il faut qu’elle soit attentive et patiente pour entrer en communion avec tout son être. 

Les disciples reconnaissent Jésus à la fraction du pain. Vouloir entrer en communion avec nous est le signe le plus clair de la présence de Jésus. Tout le mystère de l’incarnation, tout le mystère pascal, est tendu vers cela : nous unir à Jésus, obtenir que nous devenions son corps comme l’a promis saint Paul. Pour cela, Jésus a institué l’eucharistie où il se donne lui-même en nourriture. Jésus se reconnaît donc à cet ardent désir de communier avec nous. Prenez le temps de méditer ce désir : ce n’est pas d’abord vous qui désirez vivre en communion avec le Seigneur, c’est d’abord le Seigneur qui veut ardemment vivre en communion avec vous. Là encore, l’initiative vient de lui et notre propre action n’est qu’une réponse. Et ce désir de Jésus est vif. Jésus l’a dit aux douze avant la Cène : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! » Nous ne sommes pas vaguement aimés par le Seigneur, nous sommes ardemment convoités. Il l’a dit à la bienheureuse Angèle de Foligno : « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée, (...) ce n’est pas de loin que je t’ai touchée ». Il est probable que nous ne sommes pas assez conscients de cet amour dont nous sommes aimés. C’est pourtant lui la base de tout. Jésus a dit : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». La première partie de la phrase est un impératif, c’est quelque chose à vivre qui dépend de notre liberté. Mais la seconde partie est au passé composé. C’est fait, Jésus nous a aimés. Plus rien ne le fera revenir en arrière de cet amour donné une fois pour toutes. Et c’est bien parce que nous sommes aimés inconditionnellement que nous pouvons et devons l’aimer à notre tour. En particulier, c’est parce que l’amour de Jésus pour nous est sans repentance que votre sacrement de mariage est indissoluble et qu’il y a un sens à maintenir vivant ce lien malgré la séparation. Notre amour, lui aussi, est une réponse. Littéralement, il faut nous laisser remplir par l’amour du Seigneur pour nous au point qu’il déborde en amour du prochain. 

ens 336 1 3La communion avec le Seigneur culmine dans le fait de manger son corps sous les espèces eucharistiques. Avons-nous déjà pris le temps de méditer sur l’immensité de ce mystère ? Jésus a voulu se faire notre 

nourriture. «Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde ». C’est la plus intime des communions possibles. C’est aussi, saint Louis-Marie Grignion de Montfort y insistait, une communion fort humble de la part du Seigneur. Le pain eucharistique est une forme très simple, très pauvre et très fragile. Cette présence-là au milieu de nous continue la kénose du Christ par son 

incarnation et sa mort sur la croix. Jésus n’a pas voulu établir sa communion avec nous sous un mode où sa majesté nous écrase, mais sous ce mode pauvre. 

Saint Augustin signalait que la nourriture eucharistique est une nourriture paradoxale : quand je mange du bœuf, le bœuf devient du Villemot. Mon corps assimile le corps du bœuf et le transforme en moi de quelque manière. Mais quand je mange le corps du Christ, je deviens ce corps. J’entre en communion avec le Christ en devenant membre de son corps mystique qui est l’Église. 

Ici, ils sont deux à écouter ensemble le Seigneur et à communier à son corps. Cela pour nous dire que communier à Jésus nous permet du même coup de communier avec nos frères. Unique médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus est aussi le médiateur des hommes entre eux. Il est venu pour que tous soient Un, il l’a demandé au Père. En nous faisant plus proches de Jésus, nous nous faisons plus proches de nos frères, y compris de ceux dont nous sommes séparés par les malheurs de la vie. Vous vous rapprochez véritablement de votre conjoint quand vous communiez au Seigneur. 

« À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem ». L’écoute du Seigneur qui trouve son sommet à l’eucharistie nous remet sur le bon chemin. Les disciples ne se perdent plus, ils rentrent dans la ville du Seigneur. Cela peut être vrai au sens strict dans notre cas, la communion nous permettant de nous convertir. Mais cela veut aussi dire que l’eucharistie nous met sur le chemin du Seigneur qui n’est jamais celui que nous avions choisi. Ce retour à Jérusalem est en même temps un envoi en mission : ils vont annoncer aux douze qu’ils ont vu le Seigneur ressuscité. L’eucharistie nous envoie en mission. 

ens 336 1 4En conclusion, c’est toujours le mystère de l’incarnation, qui culmine dans le mystère pascal, qu’il faut écouter même quand nous écoutons un frère. Jésus assure la communion avec Dieu et la communion entre les hommes. Nous ne pouvons pas écouter Jésus-Christ nous parler de lui-même sans être en communion concrète avec l’Église réelle telle qu’elle est et avec la Vierge Marie, mère et modèle de toute écoute. Véritablement écouter Jésus est toujours bouleversant, c’est aussi l’occasion d’un jugement, d’une révélation du péché. Mais nous devons nous souvenir que Jésus nous aime d’un amour inconditionnel et gratuit, d’un amour concret, et que c’est pour que grandisse notre communion avec lui qu’il révèle nos péchés. 

3e partie de la prédication du Père Matthieu Villemot, enseignant à l’Ecole Cathédrale 

enseignement335 1Voici un autre exemple d’écoute : Nicodème venant demander l’enseignement de Jésus. L’initiative est venue de Jésus, car Nicodème confesse qu’il a eu l’idée de venir interroger Jésus en voyant les signes que celui-ci accomplit. Sa décision d’aller 

voir Jésus est donc déjà une réponse. C’est un acte positif de sa part. 

Nous avons le droit de demander à Jésus qu’il nous enseigne. Il nous laissera peut-être un certain temps dans le silence, mais il nous enseignera sur l’amour comme il l’a fait à Nicodème. Jésus est le centre de toute logique d’écoute et de communion. 

Nicodème vient trouver Jésus de nuit, sans doute par peur des Juifs. C’est peut-être une des significations de la remarque finale de Jésus sur le fait de venir à la lumière. Jésus ne refuse pas cette visite mais exhorte Nicodème à ne plus avoir peur de manifester sa foi. Nicodème proclame sa foi, encore bien insuffisante mais déjà réelle. Il croit que Jésus vient de la part de Dieu et que Dieu est avec lui. C’est déjà beaucoup. Derechef, Jésus va faire grandir cette foi mais il la reçoit d’abord telle qu’elle est. 

Nous aussi, nous venons à Jésus avec tout ce que nous sommes, y compris nos peurs, nos péchés et notre foi telle qu’elle est, déjà bien réelle et encore faible. Jésus nous transforme ensuite par la puissance de sa parole mais il nous reçoit, là où nous en sommes. Ne croyons jamais que notre état spirituel nous rende inaptes ou indignes de prier Jésus. N’attendons pas d’avoir la foi d’un grand saint : Jésus aime à s’entourer de faibles et de pécheurs. Présentons-nous à lui tels que nous sommes, en lui rendant grâce pour tout le chemin parcouru et en lui demandant qu’il nous fasse encore grandir. 

enseignement335 2La nuit a un autre sens : c’est un moment particulièrement propice au silence et à l’écoute. Dans la journée, mille affaires et le bruit du monde nous détournent d’écouter le Seigneur. De fait, Nicodème va écouter longue- ment le Seigneur lui parler dans le silence. C’est pourquoi les moines aiment se relever la nuit pour prier. 

La nuit a un troisième sens. Il y a quelque chose de mystérieux dans notre écoute du Seigneur, qui dépasse ce que nous pouvons en comprendre. Il en est de même pour notre prière, qui vient de l’Esprit Saint et nous conduit là où nous ne savons pas. 

Jésus parle à Nicodème de notre nouvelle naissance par le baptême. Toute écoute véritable de Jésus débouche sur une fécondité, mais il faut toute une vie pour que la grâce du baptême se déploie pleinement et nous prenne tout entier. Chaque fois que nous écoutons le Seigneur, notre nouvelle naissance se déploie davantage. Par notre présence à lui, nous travaillons à ce que d’autres rejoignent l’Église. 

Comme la Vierge, Nicodème interroge son interlocuteur sur sa parole. La question est fort proche : « comment cela peut-il se faire » ? Pourtant, la réponse de Jésus débouchera sur un reproche : « Tu es un maître et tu ne connais pas ces choses-là » ? Jésus dénonce un manque de foi chez Nicodème qui n’existait pas chez la Vierge, car il sait discerner le fond des cœurs. Écouter le Christ, c’est aussi se soumettre à son jugement sur nous, écouter la dénonciation de nos péchés. Dans cet évangile, écouter sera de nouveau crucifiant. Mais ce reproche du Christ à Nicodème ne l’empêche pas de prendre sa question au sérieux et d’y répondre longuement. 

Selon Wikipédia, le nom de Nicodème a donné « nigaud » parce que ses questions sont idiotes. C’est un contresens car ses questions sont au contraire tout-à-fait pertinentes. « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? » La réponse est oui. Par le baptême, nous entrons dans le sein de notre nouvelle mère pour naître une seconde fois à la vie de l’Esprit. Ne craignons pas que nos questions semblent stupides. 

Nous avons eu besoin d’entrer dans le sein de notre nouvelle mère, l’Église, pour renaître de l’eau et de l’Esprit. Cela réaffirme la nécessaire communion avec l’Église. Nous lui devons notre baptême, notre confirmation, l’eucharistie, votre mariage, mon sacerdoce. L’Église en général ou les églises particulières (paroisses, mouvements) ont tous les défauts qu’on veut, il n’en demeure pas moins vrai que c’est l’Église réelle, telle qu’elle est, qui m’a donné les sacrements, qui m’a permis de renaître d’en haut. Les défauts de l’Église ne doivent donc pas m’empêcher d’être en communion avec elle, là où je vis. 

enseignement335 3Jésus répond donc par la nécessité du baptême et ajoute quelque chose de mystérieux : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit ». Celui qui est en communion avec le Christ par son Esprit est littéralement libre comme l’air. Il échappe aux contraintes de ce monde, à l’esclavage du péché. Il 

accomplit aussi des choses que ce monde ne peut pas comprendre. Le monde ignore où va l’Église quand elle défend le mariage, la fécondité, la famille. Il ignore où vous allez quand vous décidez de rester fidèle à votre mariage bien qu’il ne se vive plus dans la chair. Ce faisant, vous agissez dans l’Esprit, vous allez là où va l’Esprit, vers une communion plus profonde et plus réelle. En suivant le Christ, en vivant de l’Esprit, nous acceptons du même coup de vivre une certaine incompréhension du monde, d’être soumis au feu roulant des questions intrusives et des sarcasmes. Cela fait partie de la vie chrétienne. C’est douloureux ou surtout lassant, mais il faut demander à l’Esprit qu’il nous donne la force de le vivre en communion avec Jésus, qui n’a cessé d’être mis à l’épreuve par ceux qui refusaient sa manière de vivre. 

Nicodème ne comprend pas comment cela va se faire. Il n’a pas encore pleinement vécu sa conversion. C’est pourquoi Jésus tourne son regard vers lui et dit que nul ne peut avoir la vie éternelle sinon en lui, nul ne peut monter au ciel sans être uni à lui. Jésus est venu pour être la tête de l’Église qui est son corps, pour n’être qu’un avec l’Église et il nous faut nous unir à lui pour être sauvés et travailler au salut du monde. 

Ce passage parle spécialement de ce que vous vivez par votre fidélité à votre mariage. Nul ne monte au ciel que celui qui en est descendu, cela signifie aussi que nous n’accompagnerons pas le Christ au ciel si nous n’acceptons pas de descendre avec lui d’abord. Inversement, celui qui a accepté de descendre avec Jésus est assuré de monter avec lui, c’est-à-dire d’obtenir la vie éternelle mais dès ici-bas de voir sa vie porter du fruit. 

Descendre avec lui, c’est nous humilier. Nul ne vit avec Jésus sans être humble comme lui. Mais l’humilité n’est pas le mépris de soi, le fait de se trouver nul. C’est se reconnaître pécheur et admettre que nous ne sommes capables de rien sans Jésus. L’humilité consiste donc aussi à rendre grâce pour les dons reçus et tout le bien que nous voyons dans nos vies. 

enseignement335 4Descendre avec lui, c’est aussi nous faire serviteurs de nos frères comme Jésus a lavé les pieds de ses disciples. Il y a une profonde humilité à accepter de servir les plus faibles. Cela peut se faire dans les innombrables services d’Église qui existent dans vos paroisses, mais cela commence en famille, par le service de l’ancêtre qui faiblit, de l’adolescente en crise, du parent malade. 

Toutes les contrariétés de la vie qui nous arrivent sont autant d’occasion de descendre avec lui qui a vécu la croix. Ainsi, l’épreuve qui a frappé votre mariage peut vraiment être vécue comme une crucifixion, comme une union spéciale à la Passion de Jésus, lui qui est mort rejeté par son peuple. Cette union spéciale vous assure que vos vies portent du fruit, en particulier pour tous ceux que vous aimez. Vos épreuves élèvent ceux que vous aimez comme la croix a élevé le Christ. 

« Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » C’est le cœur du texte, de ce qu’il faut écouter. L’incarnation a été motivée par l’amour. Lorsque nous écoutons le Christ, c’est toujours l’amour qui nous parle. Un amour inouï, plus grand que tout et, surtout, gratuit. Nous aimer n’a rien rapporté à Jésus, sauf sa croix. Jésus ne nous aime pas parce que nous faisons des tas de choses pour lui. C’est déjà son amour pour nous qui nous donne d’agir droitement et de participer à l’apostolat de l’Église. Il nous aime parce que l’amour aime aimer. « Dieu est amour, (...) et l’amour ne se veut pas d’autre fruit que lui- même. Son vrai fruit c’est d’être. J’aime parce que j’aime. J’aime pour aimer » dira saint Bernard4. Cet amour est le fondement du sacrement de mariage, indissoluble parce que l’amour dont Jésus aime l’Église est inconditionnel et gratuit. 

Laissez résonner cet amour, écoutez Jésus vous dire qu’il vous aime, qu’il donne sa vie pour vous. Il n’est pas mort pour une masse informe où tous sont interchangeables, mais pour chacun d’entre nous. Il disait à sainte Gertrude dans une extase : « j’accepterais d’endurer aujourd’hui pour toi seule tout ce que tu peux voir que j’ai enduré jadis pour le monde entier »5. Demandez-vous où vous en êtes de votre foi dans cet amour. Vous y croyez, sinon vous ne seriez pas là, mais nous n’y croyons jamais assez. Un amour blessé comme l’a été le vôtre peut, par exemple, rendre difficile de croire encore en un amour inconditionnel et gratuit. Demandez-en la grâce. Pour ce faire, regardez la croix. Choisissez un crucifix qui vous parle, que vous trouvez beau, et contemplez-le. Vous pouvez même le toucher, l’embrasser, faire tout ce qui vous aidera à éprouver combien cet amour pour vous est concret. 

Dieu nous a aimés le premier, il nous a aimés avant notre existence puisque c’est par amour qu’il nous a créés. Notre amour à nous, envers Dieu ou le prochain, ne peut être qu’un écho de l’amour de Dieu pour nous. Dieu est amour. Nous, qui ne sommes pas Dieu, ne sommes pas capables d’amour. Nous ne pouvons aimer qu’en nous laissant remplir par l’amour dont nous sommes aimés au point de déborder sur les autres. C’est pourquoi l’humilité est la condition de l’amour. Il faut reconnaître humblement son incapacité à aimer par ses seules forces pour pouvoir aimer par la force de Dieu. enseignement335 5

La fin du passage nous parle du jugement. Écouter le Christ comporte toujours une part de jugement. Ce jugement est solennelle- ment annoncé mais en même temps il est comme vidé de son sens puisqu’il est dit que « Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. » La suite du texte éclaire ce paradoxe. Le jugement, c’est la venue du Fils de Dieu dans ce monde, lui qui est la lumière qui révèle tous nos actes. Ceux qui acceptent de s’en approcher n’ont rien à craindre d’elle. La lumière du Christ révèlera leurs péchés, qui seront pardonnés parce que c’est une lumière d’amour. Le jugement sera donc pour eux tout entier pardon. Ceux qui refusent de venir à la lumière s’enferrent car ils ne veulent pas se reconnaître pécheurs. Refusant le pardon offert, ils scellent eux-mêmes leur jugement, qui commence dès maintenant. C’est dès à présent que nous pouvons décider d’accepter de nous reconnaître pécheur ou non, de laisser la lumière du Christ dénoncer nos péchés et nous pardonner. Cela implique qu’il n’y a pas de pleine communion avec Jésus sans passer par le sacrement de la confession. 

enseignement335 6La révélation de notre péché peut nous déstabiliser, créer en nous un réflexe de culpabilité. Jésus ne révèle pas nos péchés par cruauté, ou pour poser une quelconque limite à son amour envers nous. Son amour révèle nos péchés pour nous en libérer et pour que la gratuité de l’amour brille encore davantage. 

En particulier, Jésus révèle votre part de péché dans la rupture de votre mariage. Une rupture est toujours liée à des torts partagés, il y aurait de l’orgueil à se croire innocent. Ce péché-là peut être particulièrement lourd à porter, c’est pourquoi il faut demander à la miséricorde du Seigneur de pardonner mais aussi de consoler. Car cette miséricorde vous donne de demeurer fidèle, malgré tout, au sacrement reçu. 

En venant à la lumière du Christ pour être pardonnés de nos péchés, nous venons aussi demander la force de pardonner aux autres. Le pardon est par excellence l’acte de Dieu, car il dépasse nos humbles forces. Il ne faut pas s’étonner d’avoir du mal à pardonner, il faut en demander la force à Dieu. Une première étape consiste à demander à Dieu qu’il pardonne leurs péchés à ceux qui nous ont fait du mal. Pardonner à autrui, c’est aussi demander pour lui la grâce qu’il demande pardon à Dieu et à vous quand il y sera prêt. 

Ce texte nous apprend à écouter Jésus, qui nous révèle l’amour dont nous sommes aimés, à nous offrir à cet amour pour devenir nous-mêmes capables d’aimer. Cet amour révèle nos péchés pour les pardonner ; nous ne devons donc pas craindre la révélation de nos fautes. 

2e partie de la prédication du Père Matthieu Villemot, enseignant à l’Ecole Cathédrale 

1 Saint Bernard, Sermon 83 sur le Cantique des Cantiques

2 Sainte Gertrude d’Helfta, Héraut de l’amour divin

catechese334 1Lors du dernier conseil, le Père François Potez, curé de Notre- Dame-du-Travail, nous a fait méditer sur ce sujet, dont voici quelques extraits.

« En introduction, je dirai que je suis émerveillé par l’amour de Dieu pour les hommes blessés.

L’homme a été créé à l’image de Dieu, c’est à dire capable de cet amour, de le recevoir, de l’échanger, face-à-face. Il existe une discontinuité absolue entre l’homme et l’animal : la frontière entre le végétal et l’animal est floue, mais la frontière entre l’animal et l’homme est claire, c’est l’esprit. Prenons l’exemple de la cathédrale de Vézelay : un chien n’y verra rien, il tournera autour des piliers, seul l’homme est saisi par l’esprit de la cathédrale.