Enseignements

Regarde vers le ciel 

enseignement333 1Le soleil était couché depuis longtemps, quand Abraham se plaint au Seigneur et lui présente - nous pouvons aussi penser que cela arrive à travers ses larmes - toute la déception qui envahit son cœur. Tout cela se passe sous la tente, sa demeure habituelle. Qui sait combien de fois Abraham a confié cette amertume au Seigneur ? Mais ce soir-là, le Seigneur accueille son cri de douleur et répond à sa plainte : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux. Telle sera ta descendance ». 

Compter les étoiles n’est pas qu’une expression poétiquement suggestive mais cela contient l'annonce que l'histoire qu'Il veut construire avec Abraham surpasse toute imagination humaine, qu’elle est beaucoup plus grande que ce que l'homme peut 

imaginer. Dans les larmes, quand la tristesse devient insupportable, Dieu fait à nouveau irruption dans la vie d'Abraham et renouvelle la promesse initiale. Mais que peut valoir cette parole face à la réalité nue, quelle valeur a cet engagement, même prononcé solennellement et presque sous la forme d'un serment, s’il n’est même pas possible d’entrevoir le germe de cette nombreuse descendance ? YHWH ne donne aucune preuve à Abraham, Il ne dit même pas quand tout cela arrivera, Il ne demande que de Lui faire confiance. Le Seigneur ne nous libère pas de la souffrance mais nous demande de l'attendre : ce sera à Lui, à l'heure choisie, de renouveler le pacte. Il demande ainsi à Abraham de ne pas chercher d’autre récompense, si ce n’est Lui. 

Le Seigneur demande à Abraham davantage de foi. Et celui-ci, une fois encore, accepte le défi. Ainsi « il eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste ». Encore une fois, il croit sans rien voir. La fécondité est le fruit de son espérance ! Pourquoi Abraham fait-il confiance, et surtout en qui a-t-il confiance ? « Il croyait dans le Seigneur ». Il est évident qu'il ne met pas son espoir dans ses propres capacités mais dans la puissance de Dieu. Il accueille la parole parce qu'il fait confiance à Celui qui l'a prononcée. Quand la foi est remplacée par le calcul et les choix subordonnés aux probabilités du succès, l'histoire ne marche plus sur les chemins de Dieu. L'espérance, au contraire, nous permet de voir dès maintenant avec les yeux de la foi ce qui n’apparaît pas encore à l'horizon du réel. Abraham ne prétend pas comprendre, ni vouloir construire une histoire avec les briques de sa fragile humanité. Il lui suffit de savoir que Dieu est à l'œuvre et il Lui laisse donc le soin de définir le temps et la manière de l'histoire du salut. 

Se confier à Dieu 

enseignement333 2La Sainte Ecriture est “lumière sous nos pas”, elle indique le chemin à suivre. Essayons donc de lire la vie d’Abraham à la lumière de la vie conjugale. Nous y trouvons une parole lumineuse : « il crut au Seigneur ». Voilà sa force : il ne réclame pas d’autres preuves, ne demande pas à voir ; il fait confiance et s’abandonne avec la même confiance qu’au commencement. 

Que signifie pour les époux : “croire au Seigneur” quand l’amour n’est plus la lumière qui illumine leur existence conjugale, ou plus encore, quand cet amour semble désormais éteint ? 

La nuit de la foi est vaincue lorsqu’on se fie à Dieu, la nuit de l’amour est vaincue lorsqu’on se fie en Celui qui a appelé au mariage et a donné une personne avec laquelle cheminer. N’oublions jamais que "Dieu est lui-même l’auteur du mariage” (Gaudium et Spes n°48). 

La certitude d’avoir été appelé au mariage – pas seulement au mariage mais à CE mariage spécifique – est une grâce qui ne doit jamais manquer, le pivot autour duquel tourne toute la vie conjugale. Elle est la racine de l’arbre : une tempête violente aura beau secouer l’arbre et faire tomber de nombreuses feuilles, elle ne pourra abîmer les racines. Il faut veiller attentivement à ce que le doute ne s’insinue pas dans la conscience. Le mariage n’a pas été une erreur de jeunesse ou un acte d’inconscience, il est le fruit d’un appel spécial. Le Seigneur s’est  pleinement engagé dans la vie d’un couple d’époux ; étant Lui-même le premier inspirateur, il ne peut se retirer quand surgissent les difficultés. 

La fidélité ne doit pas sembler un poids mais une grâce à garder. Non comme une prison qui étouffe la liberté mais une maison où resplendit la lumière de Dieu. Non comme un mur qui empêche d’avancer, mais une route qui permet d’atteindre le but en toute sécurité, en passant évidemment à travers les larmes et la croix. 

L’éternité bienheureuse 

enseignement333 3La parole que Dieu adresse à Abraham est très suggestive : "Regarde le ciel”. C’est cette parole que nous devons faire résonner plus souvent dans notre vie et dans la vie des époux. Je ne m’adresse pas seulement à ceux qui vivent déjà la dure réalité de la séparation mais à tous les époux. L’amour appartient à la terre mais il vient de Dieu et conduit à Lui. Si les époux apprenaient à mesurer les choix de leur vie avec le mètre de l’éternité bienheureuse, je suis sûr que l’amour ne resterait pas dans les marécages de la médiocrité, comme il arrive malheureusement trop souvent. 

Comme tout baptisé, les époux sont appelés à ne pas vivre face à terre, à ne pas rester prisonniers des mondanités mais à cultiver le désir de l’éternité. Cela vaut encore plus pour les époux séparés. 

Quand le lien conjugal se défait, quand la joie de la communion s’amoindrit, quand l’amour n’est plus le pain qui nourrit les jours terrestres, il ne reste plus qu’à s’en remettre complètement à Dieu car Lui seul peut remplir le vide affectif et parachever une existence qui, autrement, apparaît comme une chandelle éteinte. Non seulement le Seigneur console et soigne les blessures, mais il donne la force de reprendre le chemin. Jusqu’au jour où, saints parmi les saints, les époux recevront la tunique blanche, celle que Dieu donne à ceux qui « viennent de la grande tribulation et ont lavé leurs robes, les ayant blanchies dans le sang de l’Agneau » (Ap 7,14). 

Fin de la prédication de Don Silvio Longobardi, de la fraternité Emmaüs de Lisieux 

(récollection de février 2017 en Normandie, 3e et dernière partie) 

Que me donneras-tu ?

La vie d'Abraham est pleine d'événements difficiles et douloureux et l'obéissance à Dieu ne l’introduit pas dans un jardin où tout est coloré de joie. Il doit affronter de nombreux problèmes : la famine, qui le contraint à partir en Egypte, et les désaccords avec son neveu Loth et le choix douloureux de se séparer de lui.

Cependant, le Seigneur reste toujours proche et fait parfois entendre sa voix pour confirmer la promesse :

enseignement 332 1« Lève les yeux et regarde, de l’endroit où tu es, vers le nord et le midi, vers l’orient et l’occident. Tout le pays que tu vois, je te le donnerai, à toi et à ta descendance pour toujours. Je rendrai nombreuse ta descendance, autant que la poussière de la terre : si l’on pouvait compter les grains de poussière, on pourrait compter tes descendants ! ». Ces paroles sont pour Abraham comme un viatique, elles sont pour lui comme le bâton du voyageur. Le vieux patriarche ne se plaint pas, il vit comme accroché à la promesse. Il attend son accomplissement.

Abraham fait confiance et pourtant il y a des moments où même la foi ne suffit pas à empêcher les difficultés. C’est le temps du doute : il a quitté son passé, mais ne voit toujours pas l'avenir, ou plutôt il ne voit même pas sortir le bourgeon de cette promesse. Comment celle-ci pourra-t-elle se réaliser s'il meurt sans laisser de descendance ?

Une nuit, son cœur est plein d'amertume et les paroles de la promesse reviennent en mémoire : « je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom et tu deviendras une bénédiction ». Ces paroles, qu’il a gardées avec soin au fil des ans, sont sa seule torah, la certitude qu'il n'a jamais abandonnée, même au milieu des épreuves. Qui sait combien de fois il a dû repousser les questions de sa femme et rappeler que cette Voix qu'il avait vraiment entendue, n'a pas été une illusion. Mais alors pourquoi ces années passées sans que rien n’arrive ? Ce sont des questions qui ont pu surgir violemment dans son cœur mais qui n’ont pas trouvé de réponse.

enseignement 332 2Aussi, ce soir, il se souvient avec force, comme si c’était le Seigneur lui-même qui lui disait encore une fois : « n’aie pas peur, Abram, je suis ton bouclier, ta récompense sera très grande». Cependant, cette fois, la promesse ne le console pas, comme c’était arrivé si souvent dans le passé, mais elle engendre en lui une forte réaction, comme chez celui qui se rebelle devant une situation qui ne semble plus supportable : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant... »

Pour comprendre l'étendue de sa douleur, nous devons nous rappeler que le manque d'enfant dans la mentalité de l'Orient antique était perçu comme l'échec le plus grave, le signe le plus évident de la punition divine. Cette prière très humaine exprime l'effort de fidélité et l'angoisse de celui qui se voit échouer. Abraham a eu le courage de tout donner mais maintenant il se sent trahi par Celui à qui il a consacré sa vie. Et pourtant il lui reste encore une prière, il confie son angoisse à la Voix mystérieuse qui de nombreuses années avant l’a envoyé à Canaan et l’a déraciné de son milieu.

La grande déception

Dans la vie de chacun, il y a toujours un moment où l'amertume prend le dessus : les promesses de Dieu tardent à se manifester, notre vie semble destinée à se terminer dans une impasse, sans laisser de trace. C’est le temps de la déception, quand le rêve semble s’évanouir et laisse des illusions qui font saigner le cœur. Certains disent que l'année est une période faite de 365 désillusions, une par jour. Même sans aller jusque-là, il n'y a pas de doute que nous devons en permanence tenir compte de la désillusion. Il y a des jours où les ombres se rassemblent. Et c’est la nuit !

Une épreuve douloureuse, une tentation obscure, il faut recourir à toutes les forces surnaturelles pour rester ferme « Celui qui espère dans le Seigneur ne sera pas déçu » dit le psaume, mais le contraire se produit parfois, et celui qui éprouve de la désillusion comprend qu’il peut espérer dans le Seigneur. Nous ne pouvons pas éviter les déceptions, qui sont des étapes inévitables d'une vie tissée d’amour. Le croyant sait que, si le bon Dieu permet tout cela, il y a sans doute une raison, même si pour l'instant elle est bien cachée sous les difficultés et les désillusions. Les déceptions appartiennent à l'amour et elles font partie de l'expérience affective. Celui qui aime est candidat à la désillusion.

La nuit noire

Quand il commença son aventure, Abraham n’avait pas de projet, il faisait confiance à Dieu. Il est parti sans compter ses pas. Il ne savait pas où le Seigneur voulait le conduire enseignement 332 3mais il faisait humblement confiance. C’était toute son humaine certitude. Mais arrive, pour lui aussi, le temps de la crise, quand les ténèbres cachent l'avenir et font paraître inutile chaque pas. C’est le temps du silence, l'espoir est comme un cri étouffé, comme une parole semée qui trahit l'attente, comme une terre qui ne produit pas de fruit. Abraham connaît la nuit de la foi. Quand la foi manque au printemps, il devient beaucoup plus difficile d’accepter de vivre la rigueur de l'hiver. Il y a des événements et des situations où les ombres se développent au point d’étouffer la lumière, d’engendrer le doute sur l'existence même de la lumière. Dans ces moments, au plus profond du cœur, surgissent de nombreuses questions. Peut-être étaient-elles déjà là avant, mais au temps de l’épreuve elles deviennent comme un vent impétueux qui souffle et ébouriffe toute certitude.

Qui sait combien de fois Abraham et Sara en ont parlé et ont ensemble renouvelé leur confiance en Celui qui rend fécond l'utérus ? Cette fois, le patriarche est seul, il ne peut pas dormir. Ce soir-là, Abraham trouve le courage de présenter sa plainte à Dieu. Il y a des souffrances et des drames que nous ne pouvons raconter à personne, des blessures intérieures que nous ne pouvons pas communiquer. Et, souvent, le Seigneur semble lointain. Abraham se tourne vers YHWH, il va directement à Lui et lui présente sa très humaine prière, comme pour dire : « Oui, j'ai eu confiance en Toi, j'ai écouté ta parole et je me suis mis en chemin. Mais pourquoi maintenant ne maintiens-Tu pas ton alliance, pourquoi tes promesses ne se sont-elles pas encore réalisées, pourquoi devons-nous encore attendre ? » Cette prière d'Abraham est courageuse, c’est une tentative audacieuse pour rappeler à YHWH son alliance et ses promesses.

Fin de la 2e partie des extraits de la prédication de Don Silvio Longobardi, de la fraternité Emmaüs de Lisieux 

(récollection de février 2017 en Normandie)

La nuit obscure de l'amour

Enseignement 331 1Après ces évènements, la parole de l'Éternel fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram. Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit: « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfants, et l'héritier de ma maison c’est Eliézer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux. Telle sera ta descendance ! » Abram eu foi dans le Seigneur, et le Seigneur estima qu’il était juste. (Genèse 15, 1-6)