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astrid-kaptijnLa session proposée par Miséricorde et Vérité en novembre dernier à Combs-la-Ville permit d’approfondir une question qui laisse souvent perplexes bon nombre d’accompagnateurs : la position de l’Eglise orthodoxe sur le sacrement de mariage et son acceptation de « secondes noces ». Après l’intervention très éclairante de Mme Kaptijn, professeure associée de droit canonique à la Faculté de Théologie de Fribourg, le père Jacquinet nous présenta sa réflexion au sujet de la proposition faite par certains théologiens (Mgr Thomas, Xavier Lacroix) d’admettre aux sacrements, après un temps de cheminement de sept ans, les personnes divorcées et remariées.


Ces théologiens estiment qu’on ne peut demander aux divorcés-remariés une abstinence définitive. Et ils posent la question : les divorcés-remariés sont-ils coupables d’un péché mortel ? Pour eux, la miséricorde de Dieu n’aurait-elle pas de place ?
Ceux qui font cette proposition refusent d’ailleurs d’employer le mot « adultère » pour évoquer cette deuxième union, ils le réservent aux relations d’un mari ou d’une épouse volage au cours du mariage. Ils notent que certains couples reconnaissent dans leur deuxième union un mystère apparenté à celui de l’indissolubilité. On se trouve alors devant deux liens conjugaux, le premier, sacramentel mais rompu à vue humaine, et le second qui paraît définitif.
Après avoir examiné soigneusement cette proposition, le père Jacquinet relève dix points  qui font difficulté :
* La prise en compte du second lien parfois estimé quasi-indissoluble. On part alors de l’expérience humaine : on constate qu’il y a beaucoup de divorcés-remariés et on cherche une solution. Mais cette solution d’admettre une seconde union risque de tomber sous ce que Benoît XVI appelle le relativisme moral : n’est bon que ce que j’expérimente pour moi. Or, sans nier tout le positif vécu par le second couple en termes de charité et de soutien mutuel, il faut reconnaître que ce raisonnement est erroné car on ne tient plus compte de ce qui est objectivement bon et vrai. L’espérance ne peut être que le fruit de l’amour uni à la Vérité.
* La question du péché et la qualification d’adultère. Derrière la peur de nommer adultère la situation des divorcés-remariés, il y a la peur de culpabiliser sans ouvrir de chemin. Or Jésus a lui-même employé  le mot d’adultère pour caractériser cette situation, celle du mari infidèle et même du regard de convoitise. L’Eglise, dans son enseignement,  reste fidèle à la parole du Seigneur. Il ne s’agit donc pas d’enfermer des personnes dans la culpabilité mais, comme Jésus, de leur ouvrir un chemin d’espérance.
* Le droit à l’absolution par la reconnaissance du péché. On voudrait se dire que l’aveu du péché suffit à la réception du pardon. Or la logique de réconciliation sacramentelle inclut la contrition qui comprend la ferme résolution de ne plus pécher à l’avenir.  Certains témoignages de fidèles divorcés-remariés nous permettent de penser que cette résolution est possible et tenable. Nous croyons que c’est la rencontre avec le Christ qui permet à la personne de changer de comportement pour répondre à l’appel à la sainteté.
* La durée de sept ans… Cette proposition vient elle aussi d’une approche expérimentale : il « faut bien » accueillir ce nouveau couple qui présente bien des points positifs. Mais on nie qu’il y a là un péché dont on peut sortir. Pourquoi au bout de sept ans en serait-on sorti ? Le premier lien n’est pas dissous pour autant…
* La proposition est souvent sous-tendue par le souci de respecter dans l’absolu des décisions prises en conscience par les divorcés remariés. Or, cette position sur le respect de la conscience n’est pas totalement ajustée car la conscience peut porter des jugements  erronés. Une conscience éclairée se doit d’obéir à la loi de Dieu. «  L’erreur de fond est que l’on a confondu l’expression de soi avec celle de sa conscience » (J.Ratzinger). L’écoute de la conscience demande un travail beaucoup plus profond avec un accompagnement personnel dans la durée.
* La valorisation de la beauté de la seconde relation pose aussi question. Il est vrai que des personnes qui ont souffert lors d’une première relation peuvent avoir une grande charité et un surcroît d’attention dans leur deuxième union. Mais le problème est de savoir quelle est la nature de cette relation aux yeux de Dieu. Parmi les cinq formes d’amour humain voulues par Dieu (amour filial, parental, conjugal, fraternel, amitié) quel amour vont vivre ces nouveaux conjoints ?  Benoît XVI dit que les divorcés remariés sont invités à vivre comme frère et sœur, comme des amis et non comme des époux.
* Que voudrait dire accéder de nouveau aux sacrements sans réconciliation avec le premier conjoint ? L’Eglise ne regarde pas seulement les nouveaux conjoints mais aussi ceux qui sont restés sur la touche.  L’époux délaissé ne se sentirait-il pas trahi par l’Eglise ?
* Les enfants : cette question est trop souvent omise dans cette pastorale. Le Cardinal Schönborn, lui-même issu de parents divorcés, dit qu’il n’y a pas de lobby pour défendre les enfants et que les enfants sont ceux qui payent le prix le plus cher dans le divorce. Il invite les parents à demander pardon à leurs enfants. Et il se demande si la proposition d’accès au sacrement de réconciliation ne serait pas, à terme, scandale pour les enfants ?
* Comment, dans ce cadre, continuer à  témoigner de la fidélité aux couples, aux jeunes et aux communautés ? Ne signifie-t-on pas par cette proposition que tout engagement peut être repris et répété ailleurs ? Cette solution pourrait laisser croire qu’on légitime le second couple. Ne brouille-t-on pas le message de la bonne nouvelle de la fidélité qu’on a tant de mal à donner ?  Il faut aussi penser aux couples en souffrance qui luttent pour sauvegarder leur unité conjugale. Ne les découragerait-on pas dans leur effort ?
* Autre point en question : le rapport à la loi et à la grâce. Il y a dans cette proposition  une volonté de dépasser la loi en prenant acte de l’impossibilité des personnes à la vivre. Se pose alors la question de la loi et de sa place dans la Nouvelle Alliance  en Christ. On pourrait penser qu’on a enfin quitté l’aire de la loi (de l’ancien testament) pour entrer dans l’aire de l’esprit et de la nouvelle liberté du nouveau testament. Or le Christ ne retire pas un iota de la loi. Ce que nous devons découvrir, c’est comment sa loi est parole de Vie, et comment elle peut ouvrir, pour nos amis divorcés-remariés, des horizons de vie, d’amour plus grand.
C’est difficile mais voici deux pistes :
* Face à la loi, nous avons souvent l’impression d’être en défaut. Chez l’homme humble, cette culpabilité ne conduit pas au désespoir mais à la foi en Christ qui peut nous sauver. C’est l’attitude du publicain qui ouvre à la miséricorde de Dieu. La loi apparaît comme la pédagogie de Dieu qui m’aime et qui me sauve. Ce qui nous est offert, c’est bien  la perspective du salut.
* Le signe donné par les personnes qui restent fidèles au sacrement, dans la solitude, doit être mis en relief. Il s’agit d’un chemin de sainteté dans l’humilité et l’espérance et ces frères et sœurs divorcés exercent aux yeux de tous une mission prophétique. Indiquer cette voie de conversion aux personnes divorcées, c’est leur  permettre d’accueillir un don de l’Esprit Saint pour apporter un témoignage précieux de la présence du Christ au milieu de la communauté chrétienne. Pour bien le comprendre, il nous faut creuser le sens du mariage. Ces personnes expérimentent quelque chose de l’amour du Christ, quelque chose de beaucoup plus grand que ce qu’elles ont expérimenté jusque là. Elles ne peuvent faire ce chemin que si les pasteurs y croient.
Cet acte de foi est la clef de  compréhension du magistère de l’Eglise catholique sur cette question car il y a un lien étroit entre le contenu de la foi et l’acte par lequel nous décidons de nous en remettre totalement en Dieu en pleine liberté.
«  La foi, c’est décider d’être avec le Seigneur pour vivre avec Lui. Cet ‘être avec Lui’ introduit à la compréhension des raisons pour lesquelles on croit » (Benoît XVI dans la lettre Porta Dei - 2011)
On peut transposer cette parole dans le cadre de la question qui nous anime : sans une remise de soi totale au Christ, à sa parole portée par l’enseignement de l’Eglise, cet enseignement n’est pas compréhensible.
Si le point de départ est seulement la réalité de ce deuxième couple, la position de l’Eglise semble absolument injuste et totalement irréaliste. Si le point de départ est l’humble acceptation que la parole de Dieu est bonne  et vraie, alors même que je ne la comprends pas et que je ne sais pas comment elle est vraie, si je l’accepte comme telle et que je décide de la mettre en pratique, alors l’Esprit Saint embrase le cœur des personnes et, en tant que pasteur je peux témoigner qu’on peut alors voir  tous les fruits qui sont donnés…
Dans l’éclairage de cette  analyse, la proposition d’admission aux sacrements au bout de sept  années d’abstinence apparaît bien fragile.
Ce résumé ne peut refléter l’essentiel de la journée : une ambiance fraternelle de recherche et de débats, dans un esprit de fidélité, de miséricorde et de vérité comme le dit si bien le nom de ce mouvement créé officiellement voici maintenant deux ans, mouvement qui veut à la fois clamer la grandeur du mariage et proposer à tous les fidèles séparés et divorcés un chemin de croissance humaine et spirituelle.