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mainsLa question de la fidélité est très actuelle, car elle se confronte à la propension courante de notre monde au changement, à la perte de l’espérance et à la crise de l’engagement personnel. Un monde de ruptures, de zapping, de relativisme n’appelle plus beaucoup à la fidélité… N’a-t-elle pas pour autant une pertinence d’autant plus belle ?

 

L’expérience humaine de la fidélité et sa définition

Passant pour une très grande vertu, encore appréciée au niveau des affections amicales et tout autant reconnue dans les comportements économiques et les « cartes de fidélité » des marchands divers, la fidélité se perçoit d’une manière très générale comme une constance du vouloir. Cette définition fait ressortir la fidélité comme rapport à une promesse, un consentement concernant une personne ou un idéal, avec l’intervention de la volonté et de la liberté. Son sens n’est toutefois pas que moral, bien que le Petit Robert précise que le divorcé fidèle « ne manque pas à la parole donnée à quelqu’un ». En effet, son étymologie a sa racine dans le mot foi (fides), rendant le fidèle de bonne foi, digne de foi et de confiance. Ce mot a même été retenu pour qualifier le croyant, c’est-à-dire celui qui s’attache à sa foi.

Contrairement à l’animal, l’homme, raisonnable, se trouve enclin à vaincre ses instincts et ses sentiments du moment et à persévérer dans ses intentions, ce qui fait sa noblesse.

Remarquons que l’engagement ou la promesse, qui justifient la fidélité, ont un champ assez étendu : Dieu ; un autre, le conjoint ; les autres, les enfants, l’entourage ; et soi-même ! La promesse était explicite, dans sa qualité de vrai serment. Son objet fut à la fois une personne et une institution : le mariage avec sa dimension sociale. La promesse était également implicite, définissant un engagement intérieur de la personne à régler sa vie suivant un système de valeurs morales ou spirituelles qui lui est propre. Elle est alors décision continuée et répétée de se rapporter à un évènement fondateur, le mariage, et de conformer sa conduite à un engagement personnel et secret. Contractuelle et spirituelle, la fidélité engage les couches profondes et intimes de l’être et nécessite le recours à la conscience, au discernement avant l’engagement, à la liberté pour éviter le simple conditionnement, à la volonté pour accéder aux moyens tels que force et courage, pour faire face aux obstacles ou aux épreuves.

Le vécu de la fidélité

Contrairement aux choses qui durent par elles-mêmes comme le mouvement des astres ou la pérennité d’un rocher solide, la fidélité est humaine dans la mesure où s’y superposent la volonté et la liberté, devant sans cesse se ré-approprier la fin recherchée et cela à travers des obstacles extérieurs, tels qu’usure ou découragement. Au-delà de la constance, qui est simple exercice de la répétition, elle a recours à l’option personnelle renouvelée dans un défi incessant.

Aujourd’hui le climat culturel la rend plus difficile à vivre en raison de l’envahissement de l’éphémère et du changement trop fréquent des conditions de son exercice. La « crise de la fidélité » ne vient pas forcément de la remise en question des valeurs qu’elle sous-tend, comme l’amour par exemple, ni des médiations qui la formalisent, comme le mariage, mais « plutôt d’un soupçon, plus ou moins conscient, portant sur le caractère durable des médiations, sur les possibilités de vivre des valeurs dans un idéal de plénitude et de permanence, au sein d’un monde où tout change, évolue, et se succède sans arrêt »(1). Le défi porte bien sur la durée. Il en est de même dans la vie spirituelle où l’attente de sensations fortes vécues dans l’instantané ne porte pas à la persévérance dans la sécheresse, à la constance dans la nuit de l’âme, à l’espérance d’un devenir autre dans la stérilité.

La fidélité n’est pas une vertu première comme la charité, la paix, la joie, promises pour la vie éternelle, mais seconde en tant qu’elle est ordonnée aux premières pour les faire durer dans le temps d’ici-bas. Elle se rattache en fait à des valeurs qui ne sont pas faciles à vivre, car elles demandent un travail sur soi. Par exemple l’amour réclame de longs investissements et rencontre des crises et des difficultés qui ont besoin de temps et de patience. Habitués à se procurer le nécessaire tout de suite, on perd la confiance qui fait espérer dans les résolutions à long terme ou qui cherche les solutions dans l’être plus que dans l’avoir.

Malgré son rapport si étroit au temps, la fidélité semble pouvoir échapper néanmoins à son emprise négative par son échappée dans l’éternité comme image fixe de la fidélité divine où elle se cherche comme en un miroir. C’est là que l’expérience religieuse fait droit à cet effort de l’homme de baser ses engagements et sa quête de bonheur sur un ailleurs et surtout sur un Autre, garant de cette pérennité de la grâce qui dépasse les contingences pour « fabriquer » de l’éternité ou du sacré, dans l’irruption du surnaturel au-dedans de la réalité temporelle et quotidienne de sa vie.

Dieu révèle sa fidélité en sa Parole et en son Fils

Attribut majeur de Dieu, la fidélité nous est révélée dans le cours de l’histoire biblique comme garantissant l’Alliance qui sauve l’homme. Devant les revirements incessants du peuple hébreu, prototype de l’humanité, cette constance de l’amour divin et sa continuelle miséricorde, qui recrée du neuf avec du vieux, est source d’espérance pour les pécheurs mais aussi un modèle à imiter. Dieu est fidèle tout en s’adaptant aux nouvelles conditions d’existence de son peuple. Le Serviteur souffrant, figure de l’Israël éprouvé comme du Fils bien-aimé, tient dans sa fidélité à Dieu à travers les tribulations. Il prépare la venue du « Rocher d’Israël » qui vient accomplir la Promesse.

En définitive la fidélité biblique est appuyée sur Dieu et non l’inverse.

Ce qui entretient cette vertu spirituelle

Rien n’est plus nécessaire au progrès spirituel et au maintien de la vie spirituelle que l’exactitude persévérante dans l’usage des moyens généraux de sanctification et de perfection morale, tels que la prière (remarquable école de fidélité en soi), la méditation de la parole de Dieu, la réception des sacrements (médiations des fidélités divines), au premier rang desquels figurent la confession et la communion, grandes sources de force pour la route quotidienne.

Au rang des moyens se trouvent des vertus connexes comme la persévérance, qui est le courage qui dure jusqu’à la fin dans l’affrontement de la durée et des obstacles intérieurs (la bravoure étant le courage instantané), et la constance qui est faite pour l’affrontement dans l’espace de la vie contre les obstacles extérieurs. L’endurance est nécessaire en cours d’effort, quand la persévérance vise plutôt le jusqu’au bout. Les vices contraires à la persévérance sont par défaut, la mollesse, la fantaisie et par excès, l’opiniâtreté, l’entêtement et le manque de discernement quand les circonstances viennent à changer.

Conclusion

Rester fidèle n’est pas définitivement acquis, demande du discernement, de la liberté, du combat, afin que nos engagements se déterminent à nouveau sur des finalités de plus en plus hautes. Cela doit s’appuyer sur la permanence de la volonté de Dieu qui domine le temps. Le temps de Dieu rencontre le temps de l’homme, fait de changements et d’infidélités, pour l’amener à son accomplissement parfait qui est pour le règne à venir.

Écrit par Père Michel Martin-Prével - Conseiller Spirituel région Centre.

(1) M. Gourgues, Le défi de la fidélité