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mgrulrichPourquoi faut-il s’exprimer sur le projet de loi concernant l’extension du droit au mariage pour tous ?

Parce que c’est un sujet qui touche la nation entière, et qu’aucun groupe de la nation, ni aucun membre de cette nation ne peut être empêché de parler sur un tel sujet de société. Je parle évidemment du mariage civil, hors même de toute question d’engagement religieux qui n’est pas le sujet actuel.

N’est-ce pas une ingérence de l’Eglise sur la morale personnelle, et dans la vie privée ?

Ce sujet a des conséquences éthiques qui concernent tout homme, et donc tout chrétien comme un autre citoyen. Nul ne peut dénier à un chrétien d’être d’abord un citoyen : ce n’est pas comme chrétien, mais comme citoyen qu’il s’exprime. Les responsables des Eglises et des différentes religions (les différents cultes, pour parler comme la loi républicaine) sont eux aussi des citoyens dotés du droit d’intervenir dans un débat national. Comme responsables de communautés religieuses, ils ont également droit à la parole, même s’ils ne sont pas le législateur : ils peuvent bien mettre en garde sur ce qui leur paraît lourd de conséquence pour la société tout entière, et pour la vie humaine.

L’élection du Président de la République s’est faite sur un programme de 60 propositions : puisqu’il est élu, il est légitime à faire ce qu’il a dit. Pourquoi intervenir ?

60 propositions, ce sont 60 chantiers de travail et de réflexion. S’il y a un Parlement, qui a été renouvelé à l’occasion de l’élection présidentielle, c’est bien parce que le débat court pendant les 5 années du mandat : il n’a pas été clos par la seule élection du Président.

La discussion au Parlement n’est-elle pas le lieu de l’exercice de la démocratie ? L’Eglise devrait donc simplement le laisser faire…

La démocratie représentative se double, en tout cas aujourd’hui, d’une démocratie d’opinion. Le débat est de plus en plus présent dans de nombreux cercles ; les réseaux du Net développent cet esprit de réflexion partagée, de débats. Il est loin le temps où l’on pouvait confisquer le débat dans des sphères spécialisées. L’Eglise ne prétend pas se l’approprier, mais le faire vivre au bénéfice de tous ; en cela, elle peut bien être une référence.

On peut donc prendre le temps d’un débat national ; nous sommes, en réalité, pressés par bien d’autres réalités et sujets d’inquiétude qui sont plus urgents, les préoccupations économiques et sociales demandent davantage de travail immédiat. La ministre déléguée à la Famille a bien fait de dire qu’il faudrait prendre le temps de l’écoute et de la discussion. Il existe des confusions à dénouer, des impasses à déjouer, des lumières à faire pour que le débat apporte quelque chose à la démocratie. Oui, vraiment on peut souhaiter un vrai et large débat qui prenne son temps.

On parle de l’extension du droit au mariage à tous : c’est une liberté qui s’ajoute, pourquoi s’y opposer ?

Voici justement une confusion à lever ! L’expression : le mariage pour tous, est une expression maladroite et inexacte en réalité. Il demeurera des situations qui empêcheront le mariage : un oncle et sa nièce, ou un frère et une soeur continueront de voir le mariage leur être interdit ! Parce que le mariage est une institution sociale déterminante pour la construction de la société, elle n’est concevable que dans certaines conditions, et donc à l’exclusion d’autres conditions. Préserver le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme en vue de la protection de la filiation, c’est une condition fondamentale pour la société. Ce n’est pas le maintien d’un privilège en faveur des personnes hétérosexuelles.

Justement, n’est-ce pas priver les personnes homosexuelles d’un droit ? Puisqu’ils s’aiment, pourquoi n’ont-ils pas le droit de se marier ?

Parce que le droit de se marier n’est pas le corrélatif immédiat à l’amour de deux personnes entre elles. S’aimer est certes une condition pour se marier ; mais ce ne fut pas toujours le cas ! C’est évidemment un progrès de la conscience que de mettre l’amour comme une condition du mariage. Mais il semble de nos jours que ce soit comme la condition unique, de sorte que la fin de l’attachement amoureux signe souvent la fin du mariage ! Le sentiment amoureux à lui seul ne justifie pas le mariage, c’est le projet familial qui appelle le mariage.

Est-ce qu’alors on ne prolonge pas la discrimination à l’encontre des personnes homosexuelles dont elles ont déjà beaucoup souffert depuis si longtemps ?

La question n’est pas celle de l’homosexualité. Les personnes homosexuelles ne sont pas réductibles à leur sexualité, elles ne sont pas définies tout entière par celle-ci. Et en raison de leur sexualité, elles n’ont pas à être discriminées, méprisées, déconsidérées, mises à l’écart. Elles méritent au contraire respect et considération ; sans oublier notamment qu’elles ont été davantage jugées dans le passé encore tout proche. L’Eglise, certes, et les religions d’une façon générale, ont leur part dans ce jugement. Mais aujourd’hui nous disons : le respect leur est dû comme à toute personne. Et d’ailleurs, même s’ils peuvent désirer une vie de couple stable, le mariage comme institution sociale n’est pas forcément ce qu’ils cherchent.

Et quelles objections formuler contre ce nouveau type de contrat entre deux personnes que serait le mariage pour les personnes homosexuelles ?

Justement qu’il n’est pas un pur et simple contrat entre deux personnes. Le mariage est une réelle institution sociale faite pour rendre solide la filiation. Certains de ses membres qui répondent aux conditions de cette institution y adhèrent librement par un contrat, un engagement qui dépasse les deux personnes concernées.

Existe-t-il d’autres objections ?

Changer la nature de l’institution du mariage en l’ouvrant aux personnes homosexuelles avec droit à l’adoption, ce serait aussi changer le statut des personnes mariées sous le régime actuel. A-t-on vraiment pris conscience que le statut de père et de mère disparaît dans cette figure nouvelle ? Il y aurait un parent 1, et un parent 2, et forcément un parent 3 grâce auquel l’enfant devrait d’être né : quel serait son statut dans la famille ? Sera-t-il porté sur le livret de famille ? De quels droits jouira-t-il dans la famille ?

Ce sont donc des conditions définitives qui ferment le débat ?

Disons plutôt que jusqu’ici il était supposé acquis que la proposition 31 des « 60 engagements pour la France » du candidat Hollande serait adoptée telle quelle. Le débat commence.

Écrit par Laurent Ulrich, Archevêque de Lille, vice-président de la Conférence des évêques de France,

Le 25 septembre 2012 ( télécharger le communiqué en .pdf)