L’eucharistie, ou tout simplement : Merci !
J’accompagnais un groupe de pèlerins pour une retraite itinérante sur les pas de saint Paul en Grèce. Du matin au soir, un peu partout, nous pouvions entendre les gens se dire les uns aux autres : eucharistô ! « Asseyez-vous, je vous en prie. – Eucharistô ! – Une tasse de café ? – Eucharistô ! Il est excellent. – Eucharistô ! » Bien sûr, j’avais appris au lycée puis au séminaire qu’en grec Eucharistie veut dire merci. Mais une chose est de le savoir, autre chose est de l’entendre. Et de réaliser que ce mot étrange et solennel que nous utilisons dans des propos de théologie ou de liturgie (tiens ! encore deux mots grecs) est, dans la langue des premières communautés chrétiennes, un terme banal et familier. « Merci » : quoi de plus naturel, de plus quotidien ?
Mais quoi aussi de plus surnaturel ? Il y a en effet un « merci » divin, éternel, au cœur de la Trinité. Éternellement le Père engendre le Fils, éternellement le Fils se reçoit du Père et se « rend » au Père dans l’Esprit. C’est ce que j’entends dans le prologue du quatrième évangile : le Verbe était le cri d’amour du Père, auquel ne peut répondre que ce cri : Abba, Père ! Le père Finet, au Foyer de Charité de Châteauneuf-de-Galaure, m’a fait comprendre que l’Eucharistie, avant d’être un sacrement de la terre, était une réalité du ciel. Il faudrait même dire que le sacrement veut nous prendre nous-mêmes et prendre l’univers entier dans l’émerveillement du Fils et dans son offrande. Émerveillement et offrande que le Christ a inscrits pour toujours dans notre chair par son Incarnation, sa Croix, sa Résurrection, et qui peu à peu deviennent nôtres par la célébration, l’adoration et la communion eucharistiques.
Vers quelle joie nous conduis-tu, au-delà
du Fils apparu, nuit de Noël et nuit de Pâques ?
Vers l’éternelle Eucharistie qui chante au sein du Dieu de vie
(cantique F 230).
Le cadeau appelle un merci, la grâce donnée appelle une action de grâce, l’amour offert appelle une réponse d’amour. Mais quand le don n’est pas le don d’une chose (ce qu’on a), mais le don de la personne elle-même (ce qu’on est), comment dire merci ? Cela ne peut pas se réduire à une parole vite dite, à une formule de politesse. « Seul l’amour paye l’amour » dit Thérèse de Lisieux. Alors le « merci » doit prendre corps dans une vie (ou prendre vie dans un corps). Ce n’est plus une parole dite, mais une parole donnée. « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité chez nous. » Le Christ est en personne la Parole sans retour, le Oui dans lequel il n’y a pas l’ombre du Non, l’Amen des promesses de Dieu (2° lettre aux Corinthiens 1,19-20). « Par Lui, avec Lui et en Lui » nos vies deviennent eucharistie, « vivante offrande à la louange de la Gloire » du Père. Nous apprenons à communier à son Oui, à son Merci.
L’évocation de ce mystère ravive en vous une sainte joie,
je l’espère, mais réveille aussi une blessure, je le crains.
Ou plutôt non, je ne le crains pas. Pardonnez-moi, mais Jésus,
le soir du Jeudi saint, n’a pas craint de « mêler à
sa boisson ses larmes » et plus encore que le psalmiste il pouvait dire
« mon pain ce sont mes larmes, le jour, la nuit » (Psaume 102,10
; 42,4). La coupe de la sobre et béatifiante ivresse eucharistique est
aussi la coupe imbuvable dans la nuit de Gethsémani. Comment dire encore
« merci », comment faire eucharistie, quand l’amour donné
et redonné est refusé et récusé ? Quand l’amour
ne peut même plus s’exprimer ? Mais n’est-ce pas cela précisément
le don, le miracle : que l’amour soit toujours là, humblement et
fidèlement là ? Non pas d’abord cet amour qui est le mien,
si peu assuré, si peu rassuré. Mais le tien, Seigneur ! Merveilleux
pain quotidien, pain vivant et vivifiant, dont je ne peux plus me passer. Un
pain savoureux que certains jours je dévore – ou plutôt qui
me dévore. Et d’autres fois un pain dur que j’ai tant de
mal à avaler. Mais toujours un pain nourrissant. Le seul pain qui peut
combler la faim si profonde qui habite notre cœur et aussi le cœur
de nos proches – et de nos lointains.
Que Notre-Dame de l’Alliance nous donne la faim nécessaire pour
ce pain, et le pain nécessaire pour cette faim.
Père Alain Bandelier