Entrer dans le Royaume du Oui

Méditation pour la soirée "Fidélité" à Lourdes, août 2008
(liturgie de la Parole : 2 Co 1, 15-20 et Jean 3, 1-8)

Ce cher vieux Nicodème, je crois le comprendre de mieux en mieux, au fil des années qui passent. Il y a en effet un âge où l’on a un bel avenir… derrière soi ! Alors, quand on entend qu’il va falloir « renaître », recommencer, on ne comprend vraiment plus. Mais si Nicodème est vieux, ce n’est pas seulement une question d’âge, c’est une question d’âme. Mon Dieu, quelle vieille âme ! Il commence par ces mots : « Nous le savons bien. » C’est cadré, c’est fini, il n’y a plus rien à ajouter : nous savons ! Et non sans humour, je crois, Jésus répond : « Il faut renaître si tu veux voir le Royaume de Dieu. » Voilà Nicodème déstabilisé, il est devant quelque chose qui échappe complètement à sa vision des choses et à ses habitudes mentales (1). Il est le parfait exemple de la fidélité sclérosée, fidélité morte, fidélité pétrifiée où le même continue, où aucune chance n’est laissée à autre chose. C’est stable, c’est solide, cela ne bouge plus, mais c’est justement une immobilité tragique. C’est être mort avant d’être mort ; c’est pourquoi Jésus dira : « Laissez les morts enterrer les morts. »

Jésus nous propose au contraire de voir le Royaume. Pas seulement de le voir, mais d’entrer dans le Royaume, d’entrer dans le règne. Quel est donc ce règne ? C’est le règne de Dieu, c’est à dire le règne du Oui. Au contraire, l’immobilité est le règne du non. Pour se figer ainsi, se scléroser, combien il faut dire non, combien il faut élaguer tout ce qui pourrait troubler son cadre de vie, de pensée, de religion ! Mais voilà que surgit un règne nouveau, le règne du Oui, le règne de Dieu, le règne de l’ouverture, le règne d’une fidélité vivante, à l’image des trois Personnes divines : elles sont fidèles, elles ne se quitteront jamais, elles sont totalement inséparables, non par une obligation légale, parce que c’est comme ça et pas autrement, mais parce qu’elles ne cessent – si ce vocabulaire a un sens quand on parle de l’éternité, qui est un éternel présent et non pas une durée qui se rallonge, enfin nous essayons de dire ces choses comme nous pouvons – elles ne cessent de se donner. Voilà pourquoi elles ne peuvent pas se quitter. Elles sont éternellement en train de se donner et de s’accueillir et c’est à cette profondeur-là que Dieu est fidèle. Il ne reprend pas sa parole, il ne reprend pas le don qu’il fait.

Et Dieu nous crée à son image pour que nous puissions vivre à sa ressemblance et que nous puissions goûter, nous aussi, ce que c’est que le don fidèle, c’est-à-dire le don qui se renouvelle. Non pas le don qui est acquis une fois pour toutes, le don complètement immobilisé et presque statufié, mais un don vivant. D’ailleurs le signe qu’il est vivant c’est qu’il y a, à la fois, des moments où mon coeur se brise de joie parce que c’est tellement beau de se donner un peu, et d’autres jours où mon coeur se brise de douleur, parce que le don est tellement réel, tellement donné, qu’on peut en faire n’importe quoi, qu’on peut le refuser, ou qu’on peut l’oublier.

Nous sommes donc invités à entrer dans le règne de Dieu, le règne du Oui, le règne du don fidèle. Comme dit St Paul : « Le Christ n’a pas été oui et non. » L’Apôtre répond à ceux qui l’accusent de ne pas savoir ce qu’il veut : c’est oui ou c’est non ? Il faut dire que l’itinéraire qu’il raconte au début de cette deuxième lettre aux Corinthiens est un peu déroutant, entre la Macédoine et Corinthe, il fait quelques zigzags, on se dit qu’il faudrait peut-être lui offrir un GPS ! Mais justement, avec Dieu, dans tous nos zigzags il y a une voie droite, il y a un chemin. Alors que dans les chemins où nous nous enlisons, et qui deviennent des ornières, nous pouvons être très loin des pensées de Dieu. Nous ne quittons pas notre ligne, mais c’est peut-être une mauvaise ligne, une mauvaise pente, et nous nous éloignons de plus en plus de Dieu, c’est-à-dire de notre vérité, du vrai Oui qui est au fond de nous. Or ce Oui qui est en nous, c’est aussi le Oui qui est dans le coeur de Dieu quand il pense à nous, et il pense à nous sans cesse.

Il faut donc décider : c’est oui ou c’est non. Oui et non, ce n’est pas beau ! Dire oui, c’est sourire. Faites l’expérience, dites oui, vous voyez tout de suite votre visage qui s’ouvre. Yes en anglais, ou Si dans les langues du Sud, c’est pareil, toujours le Oui est une ouverture. Le Non est une fermeture. Dites non : Vous faites une sale tête quand vous dites non, c’est figé. Non, Nein, No, Niet ! Mais oui et non c’est pire que non : c’est un sourire qui se fige, ou c’est quelqu'un de vraiment bloqué, braqué, blindé, qui essaie de sourire un peu, et qui fait une grimace horrible. Jésus l’a dit : « Que ton oui soit oui, que ton non soit non, tout le reste vient du diable, du mauvais ! »

Mais, me direz-vous, ce oui très beau, ce oui très pur, qui peut le dire ? En effet, depuis le péché originel, qui est un non originel, depuis ce non originel qui est imprimé en nous qu’on le veuille ou pas, nous sommes marqués par ce refus radical. En outre il a été accentué, renforcé, par nos refus personnels ; et par tous les non qu’on nous a envoyés à la tête et dans le coeur et qui nous ont fait mal ; mais aussi, peut être, par les non que nous avons envoyés aux autres et peut-être même parfois à Dieu ! Alors comment accéder à ce oui de liberté, de vérité, ce oui de fidélité heureuse ? Eh bien ! grâce à Jésus. Grâce au oui de Jésus, car comme le dit saint Paul dans cette magnifique lettre aux Corinthiens : « En Jésus, le Fils de Dieu, il n’y a pas eu le oui et le non, il n’a jamais été que oui et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur oui dans sa personne. » C’est pourquoi c’est par Lui que nous pouvons dire notre Amen à Dieu. Le oui de Jésus : nous avons été baptisés, frères et soeurs, dans ce oui de l’amour divin, dans ce oui du Père au Fils : « Tu es mon Fils Bien aimé. » C’est en même temps le oui du Fils Bien Aimé au Père Bien Aimant : « Père me voici pour faire ta volonté. » Ils se disent oui l’un à l’autre, et ce oui c’est le souffle de l’Esprit Saint qui réjouit le coeur de Dieu et qui vient réjouir le coeur de l’homme. Ce oui du Bien Aimé au Bien Aimant, il va le redire jusqu’au bout, jusqu’à la Croix. La Croix est le oui le plus extraordinaire, le plus total. Ce n’est pas seulement le oui du ciel, c’est un oui désormais inscrit dans la terre des hommes, inscrit dans l’histoire des hommes, inscrit dans le coeur des hommes.

Par le baptême d’eau et d’esprit, nous sommes plongés dans le oui du Christ. Le baptême est cette source, c’est de l’eau de source, de cette source qui est le coeur de Dieu, et qui nous a été manifestée et révélée historiquement par le coeur blessé de l’Agneau d’où ont coulé l’eau et le sang. Les sacrements du Seigneur permettent que cette source s’intériorise en nous, elle va jaillir, couler au dedans de nous. Alors notre oui, un oui profond, devient possible. Ce oui baptismal est la source de tous les autres engagements que nous avons et que nous aurons à vivre dans notre vie. Je le dis au futur, parce que comme je l’ai dit, la vraie fidélité n’est pas une fidélité épuisée, terminée, c’est une fidélité ouverte à tant d’avenir imprévisible. Je le dis au futur aussi en pensant aux plus jeunes : comme je voudrais que le Seigneur leur fasse entendre au fond de leur coeur qu’ils sont préparés par la tendresse de Dieu pour pouvoir dire un jour, à leur tour, un beau oui, qui sera vraiment un beau sourire, du fond du coeur, à Dieu et aux hommes – et peut être à tel visage, à tel coeur, avec lequel ils feront alliance.

Une fidélité vivante, c’est un long chemin. Il faut toute une vie, vous le savez bien mes amis, pour entrer dans ce royaume, dans ce règne du oui, dans cette joyeuse liberté des enfants de Dieu. Des enfants qui se laissent recréer à l’image du Père et du Fils et du Saint Esprit, qui laissent Dieu faire de leur vie un « je t’aime »… qui n’a pas de fin.

Père Alain Bandelier

 

(1) Pour être juste, il faut dire que Nicodème va précisément s’ouvrir peu à peu à la nouveauté de l’Évangile. Il osera soulever la question en plein Sanhédrin : peut-on juger quelqu'un sans d’abord l’écouter (Jn 7,50) ? Finalement il aura le courage de venir ensevelir le corps de Jésus le Vendredi Saint (Jn 19,39).