« Jusqu’à ce que la mort nous sépare… »
« Compagnons d’éternité » : c’est le titre d’un petit livre du père Carré, qui a été un jalon important dans la redécouverte du mariage comme vocation, dans les générations d’après guerre. Cette expression dit quelque chose de très profond. Mais elle pourrait signifier aussi quelque chose de pas très… catholique ! En effet les sacrements sont des réalités de ce monde présent, ils sont faits pour l’homo viator, l’homme en chemin ici-bas. Au Ciel il n’y a plus ni médiations ni signes ; même les signes sacramentels sont abolis, parce que Dieu sera tout en tous (1 Co 15,28). Il n’y a plus non plus d’expression proprement conjugale de l’amour, selon l’enseignement explicite de Jésus, quand il répond à l’objection des sadducéens et à leur histoire de la femme aux sept maris : « à la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, on est comme des anges dans le ciel » (Matthieu 22,30). En ce sens le « compagnonnage » propre aux époux est terminé.
Je me souviens du désarroi d’un vieil homme, qui avait perdu sa femme, qu’il aimait beaucoup. Il avait lu ce verset et se demandait comment il pourrait être heureux au Ciel, si Dieu lui demandait de ne plus aimer sa femme ! Il n’avait pas envie d’être un ange ! Au fond, dans sa réaction touchante, il posait la grande question, la question qui est celle du veuvage mais aussi celle du divorce : qu’est-ce qui demeure de l’amour conjugal quand l’un des deux est « parti » ? Quand l’autre n’est plus « là » ? Nous aimons relire au chapitre 13 de la 1° lettre de saint Paul aux Corinthiens ce qu’on appelle l’hymne à la charité : « l’amour ne passera jamais. » Il y a donc un amour qui peut traverser toute séparation, y compris la séparation ultime, celle de la mort ? Oui. On l’appelle parfois amitié spirituelle. On pourrait l’appeler fraternité théologale. Si la communion des saints est autre chose qu’un songe creux ou un mot creux, cet amour qui demeure en est l’âme.
Normalement cette charité surnaturelle s’incarne dans la vie quotidienne des époux. Elle se nourrit du partage des joies et des peines, des responsabilités et des décisions, et de tout ce qui les attache l’un à l’autre : la présence, le service mutuel, le dialogue, l’intimité sponsale, la prière ensemble… Mais si ces diverses expressions de l’alliance font défaut, l’alliance demeure. Jusqu’à la mort. En effet, si la communion des cœurs et des âmes, elle, traverse la mort, la communion des corps (qui a une expression conjugale spécifique, mais qui la déborde largement) ne demeure que tant que l’on chemine « dans la chair » pour reprendre une expression courante de saint Paul – c'est-à-dire en ce monde. L’alliance matrimoniale, en tant qu’engagement des époux dans le monde, dans l’histoire, dans les choses de la vie, a une fécondité transhistorique, une portée éternelle, cependant en tant que telle sa réalité, sa validité sont seulement terrestres. C’est bien pourquoi la tradition chrétienne, tout en encourageant le veuvage (qui fut historiquement la toute première forme de vie consacrée), n’a jamais empêché le remariage des veufs et des veuves. Si le mariage comme état de vie et sacrement était éternel, leur remariage serait un adultère.
C’est aussi la raison profonde pour laquelle les statuts de la Communion Notre-Dame de l'Alliance prévoient qu’après la mort de son conjoint, un membre ne peut plus faire partie de la Communion (article 5). Les fondateurs ont été très stricts sur ce principe. C’est un principe théologique et objectif. Une approche seulement psychologique et subjective empêche de le comprendre et de l’accepter. Ce n’est nullement une exclusion. C’est tout simplement la vérité, qu’il faut assumer. D’ailleurs ce qui précède montre bien que l’amitié spirituelle, y compris avec les frères et sœurs de la Communion, n’est pas terminée pour autant. Dans beaucoup de groupes cela se traduit par des échanges qui continuent, des rencontres d’amitié et de prière, des services et des contacts personnels.
Pour les époux ou les épouses qui après séparation ou divorce civil ont suivi le chemin de la fidélité et de la miséricorde, le décès du conjoint est un événement peut-être plus déroutant que pour d’autres. C’est comme une deuxième séparation. Ce dernier départ peut être vécu de bien des manières. Cela peut redoubler la sensation d’être comme suspendu dans le vide, sans point d’ancrage. Pour d’autres, c’est une sorte de délivrance, la fin d’un combat, le terme d’un chemin obscur et aride. Cela peut-être une énigme troublante, aussi bien quand le décès met un point d’orgue à un long silence, une longue absence, peut-être même une longue haine, que lorsque les derniers moments ont été au contraire l’occasion d’un rapprochement inattendu, inespéré (nous en avons des témoignages). Dans tous les cas il faut vivre une situation paradoxale, sous le double signe de l’achèvement et de l’inachèvement. Il faut accepter que l’autre parte avec son secret, accepter aussi que le mystère de nos vies demeure caché dans le cœur de Dieu. Un jour, dans sa lumière nous verrons la lumière (Psaume 36,10).
Je constate que peu de frères et sœurs de la Communion qui vivent cette étape du veuvage ont à cœur de se marier de nouveau. Pourtant a priori rien ne s’y opposerait. Pourquoi cette réticence ? Est-ce simplement parce que ce n’est plus de leur âge ? Ou parce qu’ils sont habités par la peur d’un nouvel échec et la mémoire d’une déception ? Je ne crois pas. En tout cas pas seulement. Je crois plutôt que le Seigneur les a conduits et accompagnés sur un chemin de solitude, et qu’ils en ont peu à peu découvert le sens et la fécondité. Une solitude qui n’est pas un repliement sur soi, mais plutôt un oubli de soi ; qui n’est pas en enfermement dans ses problèmes, mais plutôt une ouverture du cœur plus profonde et plus large. Vient un jour où la situation que je n’ai pas choisie devient une vocation que je peux épouser.
Père Alain Bandelier