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Question : Les chrétiens divorcés remariés ne font-ils pas un peu oublier les autres, qui font le choix de la fidélité à leur premier engagement ?

Réponse : Trop souvent, quand on dit divorcé on sous-entend remarié, et je pense que c’est source de grande confusion.

Ce que je peux dire de mon expérience, comme évêque et je crois même avant d’être évêque, c’est que je vous connaissais, je connaissais la Communion Notre-Dame de l'Alliance, et je vais vous dire mon impression. J’avais l’impression de quelque chose de tout petit, qui touchait quelque chose de juste, mais dont je n’entendais jamais parler dans les réunions pastorales, entre prêtres, avec les diacres permanents, avec les évêques. Je n’entendais parler que d’une chose : ce que faisait telle paroisse, ce que faisait tel prêtre pour les divorcés remariés. Cela, j’en entendais parler. Et je me disais en moi-même : c’est curieux, j’entends tout cela et puis il y a une toute petite voix qui dit autre chose…

J’ai été sensible au témoignage de cette femme, par exemple, qui nous a dit : « Quand je parle avec mon curé de la catéchèse ou du Secours catholique, il y a du répondant. Mais quand j’évoque ma situation de séparée fidèle, il y a comme un « blanc ». Il y a une parole que j’ai prononcée un jour et qui continue de résonner en moi, mais cela personne n’ose en parler avec moi. » 


Pouvez-vous nous dire comment l'Église accueille et accompagne aujourd'hui les catholiques divorcés et non remariés ?
Il y a de belles expériences sur le terrain, ici ou là. Mais il y a aussi des tâtonnements et des maladresses car, bien souvent, on ne sait pas comment s'y prendre. Il est important de se rappeler le propos de saint Paul : « les dons de Dieu sont sans repentance. » Chaque personne divorcée ou séparée a reçu des dons de Dieu. Il est urgent que l'Église aide chacune à en faire mémoire, non pas comme un retour sur le passé, mais pour voir l'actualité vivante de ces dons pour aujourd'hui. Quand saint Paul affirme la pérennité du don de Dieu, il veut signifier que Dieu qui fait ce don est toujours à l'œuvre et ne cesse de rendre vivant ce don. Chaque don de Dieu est une alliance irrévocable. Évidemment, parmi ces dons dont chacun peut et doit faire mémoire, il y a le sacrement de mariage et peut-être aussi le don de l’enfant. Le sacrement de mariage demeure une source de vie et, j'oserai dire, de sainteté pour les personnes divorcées ou séparées. L'Église doit inventer un chemin pastoral qui, certes, ne méconnaît pas les souffrances, parfois enfouies, mais qui s'appuie sur le sacrement comme source et sur la fidélité de Dieu. C'est une pastorale d'une immense bonté et d'une très grande écoute.
En tant qu’archevêque de Rennes, vous accompagnez la « Communion Notre-Dame de l'Alliance » qui est née dans votre diocèse. Que pensez-vous du chemin spirituel que propose ce mouvement aux époux touchés par le divorce ?

Tout d'abord, je dois vous dire que je suis vraiment heureux que l'Église bénéficie du charisme de la « Communion Notre-Dame de l'Alliance ». Par la « Communion », beaucoup dans l'Église peuvent apprendre un accompagnement concret des personnes divorcées. Tout d'abord, l'amitié est une dimension importante de la « Communion ». Elle permet de porter la souffrance de la séparation vécue, de l'échec ressassé, parfois de la culpabilité, et de la solitude souvent éprouvante. Cette amitié est aussi vécue dans une recherche de vie spirituelle qui respecte le chemin de chacun. Elle se fonde surtout, me semble-t-il, sur ce désir présent au fond du cœur, celui de la fidélité. Celui qui fait mémoire voit poindre en lui le désir de fidélité au sacrement reçu, et finalement de fidélité au conjoint. Bien sûr, les tentations sont là, d'une manière ou d'une autre. Mais je suis impressionné par l'émergence de cette fidélité qui se maintient au fil des années et qui éclot peu à peu en une joie étonnante. Sur ce chemin, vient toujours le moment où le pardon pour des blessures reçues est donné. Avec la « Communion », on comprend que la fidélité est possible. Bien sûr, pas sans combats. La « Communion » propose des retraites spirituelles, des veillées de prière, qui nourrissent ce désir de fidélité. Elle aide chacun et chacune à construire une vraie relation avec Dieu, dans une authentique vie d'Église. Sans le savoir, ses membres attestent la fidélité de Dieu à ses dons et à ses enfants. Ils témoignent que, malgré l'échec et la séparation, le sacrement de mariage n'est pas vain. Par sa grâce, le Seigneur se lie à l'amour que les époux vivent l'un pour l'autre. Ce lien demeure quand la séparation advient, et quand la loi civile la transforme en divorce. Par cette présence secrète de Dieu, naît le désir de fidélité. Ce désir peut susciter de forts combats intérieurs. C'est pourquoi l'Église doit servir, accompagner et protéger ce désir que Dieu fait éclore au sein même de la souffrance, et qu'il fait grandir jusqu'à la joie, celle qu'il a promise et que nul ne peut ravir.


Le Jubilé des apparitions de Lourdes était construit autour de ce thème : « l’Église en mission ». Quelle peut être la mission particulière de la Communion Notre-Dame de l'Alliance dans l’Église et dans la société ?

Tout d’abord dans l’Église : vous pouvez apprendre aux chrétiens, en particulier aux prêtres, à ne pas laisser ce « blanc » dont on parlait, à répondre à la personne qui dit : « Ce Oui qui m’habite, cette parole qui est mienne, comment vais-je la vivre désormais ? » Comment se fait-il que nous ne soyons pas davantage ministres, serviteurs de cette parole ? Est-ce que cela voudrait dire que nous avons du mal à y voir une grâce de Dieu ? C’est très curieux, il y a comme une déficience des communautés chrétiennes. Je sens que c’est un ministère pastoral qui a besoin d’être encouragé. Je vous encourage donc beaucoup en tant que « Communion » à parler aux prêtres et aux responsables.

Maintenant dans la société : je pense que notre société a besoin d’apprendre la grandeur de la parole humaine. Quand on a prononcé une parole, on s’engage dans sa parole. Cette parole n’est pas une prison, n’est pas un obstacle, n’est pas une barrière à notre épanouissement, à notre joie. Au contraire, elle est chemin d’une joie. Il me semble que beaucoup de gens peuvent découvrir la grandeur de leur existence dans une parole donnée, quelle qu’elle soit. On ne trahit pas sa parole : la parole dans le métier que l’on exerce, la parole dans l’association où l’on s’engage, la parole politique dans la vie publique.

Vous pouvez porter un grand témoignage sur le fait qu’une parole donnée est un engagement de la liberté et que cette parole n’est jamais facile. Je pense souvent à cette phrase que j’ai apprise du père Marie-Eugène : ce n’est pas parce que le chemin monte qu’on s’est trompé de chemin. Beaucoup de gens pensent aujourd’hui que si le chemin devient difficile, cela signifie qu’on s’est trompé de chemin et qu’il faut en trouver un autre. Et le grand chemin que beaucoup vont prendre c’est le chemin large et spacieux dont parle l’évangile : celui qui descend. Apparemment c’est plus facile de descendre.

Ce n’est pas parce que le chemin monte qu’on s’est trompé de chemin et toute parole qui nous engage est une parole qui nous fait monter. De cela vous êtes témoins. Vous en êtes témoins, pas glorieusement, vous en êtes témoins parce que vous savez ce que c’est que de marcher sur un chemin qui monte. Je me souviens d’un prêtre qui était hémiplégique. Un jour, je montais un escalier avec lui. Il s’est arrêté, il  a saisi la rampe et il m’a dit : « Pierre, vous ne vous rendez pas compte de toute l’énergie qu’il vous faut pour monter une marche. » Moi, je ne m’en rendais pas compte, lui oui ! Vous, vous savez ce que c'est que suivre le chemin, c'est-à-dire cette parole qui vous entraîne. C'est plus fort que vous, vous sentez qu'il y a quelque chose qui se joue dans votre existence sur cette parole et cette parole vous fait monter. Mais ce n'est pas facile, cela peut prendre des années de lutte, et je pense que vous pouvez en porter témoignage. Nous avons beaucoup à apprendre de vous : merci d’être là.