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Nous allons méditer trois textes de l’évangile qui nous montrent comment une écoute attentive conduit à la communion avec le Christ et nos frères. 

enseignement334 11er temps : l’Annonciation (Lc 1, 26 à 38)

La première leçon de ce texte, c’est que l’écoute est l’affaire de la Vierge Marie. C’est elle d’abord et par excellence qui écoute en silence le Seigneur et vit avec lui une communion parfaite. C’est dans les bras de Marie que nous-mêmes saurons écouter le Seigneur. 

La Vierge est aussi la mère et le modèle de l’Église. Je peux écouter le Seigneur quand je suis seul dans ma chambre, mais à condition que je sois en communion avec l’Église. Ce point me semble particulièrement important pour votre vocation. Vous proclamez par toute votre vie que l’engagement d’alliance pris est toujours vivant quoiqu’il arrive, quoiqu’il en coûte. Or cette alliance, c’est celle de Jésus et de l’Église. Il appartient donc au cœur de votre vocation que vous manifestiez votre communion avec l’Église, même dans la solitude.

Ensuite, l’événement est frappant de discrétion. C’est l’un des événements capitaux de l’évangile, et il n’a pas de témoin. Une jeune fille isolée dans sa chambre et c’est tout. Ne cherchons pas l’extraordinaire, l’événement sublime qui fera le buzz sur les réseaux sociaux, mais la discrétion d’une rencontre intime. Notre époque cherche à démultiplier les expériences extraordinaires, en particulier les histoires d’amour des peoples sont affichées comme des publicités de saucisson. La tentation peut exister chez les chrétiens de courir derrière le même genre de lièvre. Le Christ nous invite au contraire à une rencontre discrète. La communion profonde a besoin de discrétion.

Dans le texte de saint Luc, la manière très solennelle de présenter Marie fait penser aux noms de trône que portaient les rois d’Égypte ou de Babylone. La Vierge est nommée comme une reine. Écouter le Seigneur ne signifie pas s’écraser, disparaître. La Parole du Seigneur nous a créés, elle nous recrée quand le péché nous blesse, elle nous donne notre dignité parfaite. Elle appelle chacun par son nom, comme l’amant du Cantique des cantiques appelle l’aimée qu’il désire. Peut-être dans notre prière devons-nous écouter Dieu nous appeler par notre nom, avec solennité et amour comme il l’a fait au jour de notre baptême, car nous sommes chacun unique devant le Seigneur, désiré pour lui-même et irremplaçable. 

enseignement334 2L’ange salue la Vierge et cette salutation la bouleverse. Le verbe grec est très fort. L’évangile l’utilise deux fois à propos de Jésus, devant la tombe de Lazare et à l’annonce de sa propre mort. La Vierge n’est pas vaguement émue par la salutation de l’ange, elle est crucifiée. Cela s’explique. Dans toutes les apparitions d’ange de la Bible, y compris l’apparition à Zacharie juste avant l’annonciation, c’est l’homme qui salue l’ange. L’ange, comme son nom l’indique, est l’envoyé de Dieu et à travers lui, l’homme vénère Dieu. Ici, la relation s’inverse, et l’ange salue la femme. La Vierge est bouleversée par cette inversion. Parce que la Vierge va concevoir Dieu, Dieu va habiter en elle, c’est donc maintenant l’ange qui vénère Dieu à travers elle. La Vierge est déchirée parce que lui incombe la plus impossible de toutes les tâches : être la mère de Dieu. Mais ce bouleversement de la Vierge a pour nous une autre conséquence : écouter est bouleversant. On présente souvent l’écoute, en apostolat chrétien, comme une activité lénifiante qui apaise tous les conflits et résout tous les problèmes. En réalité, véritablement écouter le Seigneur est crucifiant. Vous le savez bien, vous qui écoutez Dieu vous demander de demeurer fidèles au sacrement reçu au travers des épreuves. Il n’y a donc pas lieu de s’en vouloir de juger parfois difficile d’écouter le Seigneur. 

Pour que je découvre la volonté du Seigneur sur moi, il faut que le Seigneur m’ouvre les oreilles et que la Vierge nous apprenne à écouter ce qui nous bouleverse.

Pendant la déclaration de l’ange, la Vierge se tait. De manière générale, la Vierge est présentée dans l’évangile comme la silencieuse. Elle se tait en particulier lors des deux grands événements de sa vie : la naissance de Jésus et sa mort. Celle qui nous est donnée en exemple de l’écoute nous est aussi donnée comme un modèle de silence. L’écoute suppose le silence. Il faut faire silence en soi pour avoir une chance d’écouter la parole de Dieu qui nous est adressée. Ce silence n’est pas le vide, il est tourné vers le Seigneur, il est préparation du cœur à ce que le Seigneur va dire.

L’initiative vient de Dieu. La Vierge s’est rendue disponible dans le silence à la parole de Dieu, mais c’est Dieu qui décide de l’instant où il envoie son ange porter la bonne nouvelle de l’incarnation de son Fils. C’est Dieu qui décide du moment où il parle. Nous ne pouvons pas forcer Dieu, lui imposer notre rythme, nous ne pouvons qu’accueillir les moments qu’il a choisis. Se mettre en silence pour se rendre capable d’écouter Dieu suppose d’accepter d’attendre un certain temps avant que Dieu parle, de rester longuement dans ce silence, car Dieu connaît mieux que nous le bon moment pour nous parler.

enseignement334 3La Vierge écoute en silence l’ange lui annoncer l’incarnation du Fils de Dieu dans sa chair. Toute la Parole de Dieu est tendue vers l’incarnation du Christ, dont la mort et la résurrection sont le couronnement. Nous avons tous et chacun vocation à vivre en nous la continuation de l’incarnation du Christ et à le donner au monde comme le fait sa mère à Noël. Écouter le Seigneur, c’est toujours le laisser nous incorporer à lui, c’est-à-dire prendre corps en nous. Nous le vivons exactement en chaque eucharistie où le corps du Christ vient habiter dans notre corps exactement comme il a habité dans le corps de la Vierge ce jour-là.

Cela est vrai aussi de la fidélité que vous vivez au sacrement du mariage. Le sacrement du mariage, c’est celui des noces du Christ et de l’Église. Y demeurer fidèle dans l’épreuve, c’est manifester au monde la présence du Christ plus forte que les épreuves, c’est continuer l’incarnation du Christ dans ce monde de péché et spécialement dans votre famille malgré ses blessures.

Cela est vrai aussi de toute écoute véritable de l’autre. Une certaine vulgate de l’écoute, que j’ai déjà signalée, veut qu’il soit toujours bon d’écouter l’autre. Mais c’est faux. Il ne faut pas écouter les calomnies de l’autre, car si on les écoute outre qu’on en devient calomnieux soi-même, on enferme l’autre dans sa calomnie. À un autre niveau, il ne faut pas écouter les délires d’un malade psychiatrique, au risque de l’enfermer dans sa maladie. Écouter véritablement l’autre, c’est écouter le bien qui est en train de s’accomplir dans sa vie. Écouter véritablement l’autre, c’est écouter le Christ en train de prendre corps en lui. Il y a peut-être là un enjeu particulier de l’écoute du conjoint. Après l’épreuve de la séparation, la tentation peut exister de n’écouter que sa rancœur, ou de n’écouter de l’autre que ce qui a provoqué la séparation. La fidélité au sacrement reçu et l’éducation des enfants supposent de demander la grâce d’écouter encore ce que le Seigneur accomplit de merveilleux dans la vie de l’autre, même si le conjoint s’est remarié par exemple. Tout ce que nous avons dit d’une véritable écoute du Seigneur vaut aussi d’une véritable écoute de l’autre. Il faut la vivre en communion avec l’Église et elle suppose une vraie capacité de silence.

La Vierge écoute l’ange Gabriel qui parle au nom de Dieu, mais elle l’écoute lui parler de Jésus. L’écoute que nous devons à Dieu se centre toujours sur Jésus, seul médiateur entre Dieu et les hommes, Parole de Dieu faite chair. Notre relation à Dieu est trop souvent une relation à une abstraction lointaine, un Dieu calfeutré dans son ciel de Gloire où il ne dérange personne, un Dieu lointain que nous nous façonnons à notre convenance sans que rien ne nous dérange. En fait, notre relation à Dieu passe toujours par Jésus, Dieu fait homme, par son humanité avec tout ce qu’elle a de concret et d’incontournable. C’est bien pour cela que la liturgie nous fait sans cesse écouter l’évangile, la vie humaine de Jésus.

Une fois qu’elle a entendu l’ange lui dire ce qu’il avait à dire, la Vierge parle. Son silence n’est pas permanent. L’écoute s’inverse, c’est l’ange qui écoute respectueusement ce que la Vierge a à dire. Elle interroge : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ? » Toute interrogation n’est pas le signe d’un doute ou d’une révolte. L’écoute attentive de Dieu dans l’obéissance peut conduire à l’interroger. La Vierge cherche à comprendre de quelle manière exacte elle va devoir obéir à la parole de l’ange. Dieu ne nous reproche pas de nous poser des questions, d’avoir besoin de temps pour comprendre, d’avoir besoin d’éclaircissements. Au contraire, il écoute nos interrogations. De la même manière, Jésus écoutera la Vierge lui demander d’intervenir lors des noces de Cana. L’écoute silencieuse qui conduit à la communion est aussi celle de Dieu qui écoute nos prières. Notre parole est précieuse devant Dieu. Il nous faut donc oser parler à Dieu, non seulement pour lui dire notre foi, notre acceptation, mais aussi pour lui poser franchement nos questions. Nous ne sommes pas la Vierge, l’Immaculée conception. Il arrive que nous soyons habités de véritables doutes, de refus, de blocage devant la volonté de Dieu. Mais même dans ce cas, il faut mettre son cœur en vérité devant Dieu pour que Dieu puisse le transformer et nous ouvrir à l’obéissance à sa parole. Même dans ce cas, donc, Dieu nous écoutera respectueusement. Il nous faut faire l’expérience de la manière dont Dieu nous écoute.

enseignement334 5L’interrogation de la Vierge porte sur ce dont elle sera capable. Comment avoir un enfant sans connaître d’homme ? Il s’agit de savoir comment un projet familial atypique va pouvoir se réaliser et en particulier être fécond. La réponse est claire : « rien n’est impossible à Dieu ». La même réponse nous est donnée. Nous sommes nous aussi bien petits devant ce que Dieu nous demande, en particulier devant la demande d’une fidélité inconditionnelle et définitive au sacrement reçu. Il s’agit là aussi de se demander comment s’accomplira un projet de famille atypique et même blessé. Il s’agit aussi d’une question de fécondité : comment un sacrement qui n’est plus vécu dans la chair peut-il encore porter du fruit ? Mais Dieu est grand. Il nous rend capable de ce qu’il nous demande. Nous aussi, nous recevons l’Esprit-Saint et la puissance de Dieu nous prend sous son ombre : comme un oiseau qui protège sa nichée sous ses ailes, une image que les psaumes prennent souvent et Jésus aussi. L’image parle de proximité, de protection. Elle nous parle aussi d’englobement. Dieu nous prend tout entier en lui par la grâce de l’incarnation de son Fils. Dieu n’est pas une réalité abstraite et lointaine, il se fait proche et concret. 

Vient alors la réponse de Marie : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » C’est l’obéissance de la foi. Remarquons en particulier sa dimension de confiance. Marie s’en remet totalement à Dieu pour son avenir. Elle connaît les Écritures, les chants du serviteur souffrant ou les psaumes de plainte du Messie. Elle se doute bien que la vie de son Fils ne sera pas un long fleuve tranquille, et partant la sienne non plus. Mais elle fait totalement confiance au Seigneur pour pourvoir jour après jour. Cette attitude de confiance se retrouvera au pied de la croix quand Marie sera la dernière à croire encore en la victoire de son Fils sur la mort. Demandons à Marie la grâce que cette confiance devienne la nôtre. La Vierge n’a pas été gratifiée de cette foi parfaite pour nous être supérieure mais pour être notre mère. Elle ne demande pas mieux que d’enfanter en nous sa propre foi. 

L’attitude de silence intérieur de Marie lui a permis d’écouter la parole de Dieu lui annoncer l’incarnation du Fils de Dieu en elle. Cette écoute lui a donné d’entrer dans la communion la plus parfaite avec le Christ. Elle est devenue mère du Christ et notre mère. De même, notre propre silence, vécu avec Marie, nous permettra d’écouter Dieu nous dire que nous avons mission de continuer l’incarnation du Fils, que vous avez en particulier mission de continuer à voir l’incarnation du Christ dans votre conjoint séparé, et cela fera grandir votre communion avec le Christ et vos frères.

1re partie de la prédication
du Père
Matthieu Villemot, enseignant à l’Ecole Cathédrale

(récollection de novembre 2017 en Ile-de-France-Montmartre)