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Titre du témoignage de notre frère François Berliet, paru dans le Magnificat n°342 de mai 2021, sous le pseudonyme de Paul Poisson.

« J’ai un tempérament volcanique » prévient-il d’emblée. Paul a 74 ans et raconte son histoire sans concession. Alors que sa fille aînée n’a que 2 mois, les symptômes de la maladie maternelle, apparentée aux troubles bipolaires, apparaissent. Inguérissable, Marie-Madeleine passe six mois en clinique neuropsychiatrique, électrochocs à la clé, puis suivra un traitement pendant cinq ans, provoquant des phases d’hébétude. L’entreprise que Paul venait de créer fait faillite ; son activité professionnelle les fera déménager…seize fois. Leur seconde fille naît. « Voilà le canevas de ma vie, faite de grandes souffrances et de grands bonheurs, comme beaucoup. »

« Apprends-moi à l’aimer telle qu’elle est »
En 1993, la famille arrive à La Rochelle, après plus de deux ans de chômage pour Paul. « Ma femme a été fabuleuse, elle a cru en son époux et m’a toujours soutenu dans cette épreuve », souligne-t-il. Il crée une entreprise à 58 ans, en la prévenant qu’il faudra réduire leur train de vie en vue de sa retraite. Sa réponse le terrasse : « Alors il faudra que je trouve quelqu’un d’autre. »

« Seigneur, apprends-moi à l’aimer telle qu’elle est, quelle que soit la tempête ou la détresse. » Telle est sa prière quotidienne, à travers la maladie, les épreuves et la séparation. « C’est une catastrophe, car le bon Dieu nous prend au mot et nous exauce ! » s’amuse-t-il, tandis que résonne son rire frais. De fait, il ne cessera de l’aimer. En juin 2008, sa femme le quitte. « J’ai tout fait pour qu’elle ne se noie pas : je me suis porté caution pour son appartement, j’ai assumé les frais d’avocat pour notre divorce. Pour moi, c’était une évidence, en tant qu’époux, je lui devais protection et assistance. »

Le don aux autres
Brancardier à Lourdes pendant trente-deux ans, il quitte tout pour la grotte, huit à dix jours par an. Il s’impose de sourire et d’être disponible à tous. « J’étais dans un mal-être profond et j’ai réellement été porté par toutes ces personnes indigentes que je brancardais. » De retour, il entame sa « traversée du désert », déménage à trente kilomètres et repart à zéro. « Pour ne pas m’écrouler, je me suis donné aux autres. C’est ainsi que ma vie a trouvé son sens : celui du don. »

Il s’investit dans des actions pour financer des vacances aux enfants démunis, ou en faveur des victimes du cancer. Ce fin gourmet s’improvise cuisinier dans une colonie gérée par le Secours Catholique et concocte cent vingt repas par jour. Le mari d’une de ses anciennes employées ayant sombré dans l’alcool, il s’occupe de lui, bien qu’habitant à 100 km : il le douche deux fois par semaine, termine les travaux de sa maison, s’occupe de ses enfants. Pendant 6 ans, il s’occupe des repas des cours Alpha. « C’est ma manière de prier : avec mes mains. »

Le choix de la fidélité
Paul intègre la Communion Notre-Dame de l’Alliance, composée de personnes séparées mais fidèles à leur sacrement de mariage. « Enfin, je n’étais plus seul, je n’étais plus un paria ! D’autres souffraient comme moi. » Dans ce groupe, il est accueilli tel qu’il est, il peut déverser sa colère et son désespoir. Le divorce est prononcé le 4 décembre 2009. Lui maintient sa ligne de conduite : « Je n’ai jamais refusé de l’aider, lorsqu’elle avait un problème de plomberie, de réservoir d’essence vide, je prenais ma voiture pour aller la dépanner. » Une ligne incompréhensible pour ses enfants et amis, loin de la foi, qui l’invitent à tourner la page. Il veut y voir des protestations sondant la profondeur de cet amour humain connecté à l’Amour Infini. « On ne peut refaire sa vie, s’agace-t-il, on peut la continuer différemment. Je puise dans la prière et dans notre sacrement de mariage ma volonté de lui rester fidèle et de veiller à ce que l’amour prime dans la cellule familiale. »

En 2018, il s’écroule : burn-out. Il n’arrive plus à se lever. Neuf ans après leur divorce, c’est Marie-Madeleine qui vient chaque semaine, pour entretenir sa maison et s’assurer que tout va bien. Mais il découvre qu’il est devenu pour elle un simple ami. Une douleur indicible. Pour autant, Paul refuse de se replier sur lui. « Donner oblige à se dépasser. Cela m’a aidé à sortir du désert. Plus on donne, plus on reçoit, c’est là la merveille. A une condition : faire preuve de détachement en ne s’appropriant pas son service. Il faut savoir lâcher prise, accepter de se retirer et que d’autres prennent la suite. »

FIORETTI
Paul a traversé deux périodes de chômage de plus de deux ans. La première fois, il décida d’aller se rendre utile à Lourdes. Mais comment financer ce projet ? Il reçoit une carte portant les mots « Va voir Marie » et un chèque de sa petite sœur, pourtant de situation modeste. Il a 32 ans. Le premier jour, il se tait : « Je me vide dans le silence. » Le deuxième jour, les gestes techniques de soins aux malades handicapés deviennent « des gestes d’amour ». Un jour arrive une personne dans un état de saleté extrême. Il se dit : « C’est Jésus… », trouvant ainsi la force de la laver puis de la soigner avec délicatesse. » Quelle que soit la souffrance que l’on porte soi-même, le fardeau devient plus léger. C’est le miracle du service de l’autre. »